Chapitre 2 — Un meurtre sous les lumières de Paris
Éléonore
Le souffle court, Éléonore avançait d’un pas rapide sur le trottoir humide, une brise glaciale mordant ses joues. Les rues de Paris, baignées dans une lumière dorée projetée par les réverbères, étaient presque désertes. Des éclats de conversations lointaines et le bruit sporadique de moteurs venaient parfois troubler le silence. Il était tard, bien trop tard pour une étudiante studieuse comme elle d’être encore dehors, mais la soirée dans ce petit café littéraire du Quartier Latin s’était prolongée, les discussions passionnées sur Balzac et Baudelaire l’ayant fait perdre la notion du temps. Elle resserra son manteau contre elle, ses pensées vagabondant vers le confort de son appartement et la chaleur rassurante de sa famille adoptive, probablement déjà plongée dans le sommeil.
Alors qu’elle passait devant une ruelle étroite, un mouvement fugace attira son attention. Au premier abord, rien qui ne sorte de l’ordinaire : des poubelles débordantes, des ombres mouvantes qui pouvaient être celles de chats errants. Pourtant, une sensation étrange, comme un frisson courant sous sa peau, fit tressaillir Éléonore. Une sorte d’intuition oppressante, familière mais incompréhensible, la retint sur place. Ce n’était pas la première fois qu’elle ressentait cela, une alerte sourde, instinctive, qui semblait provenir d’un endroit bien au-delà de sa conscience. Elle hésita, le cœur battant plus vite.
Un éclat lumineux jaillit soudain dans son champ de vision. Ce n’était pas une lumière ordinaire : elle était iridescente, presque vivante, et elle ondulait sur les murs de brique avec une intensité hypnotique. Puis un cri perça l’air, court, étouffé, mais chargé d’une terreur brute qui lui glaça le sang.
Elle aurait dû fuir. Tout en elle lui criait de partir. Mais une force étrange – était-ce de la curiosité ou autre chose, quelque chose de plus profond ? – la poussa à s’approcher. Contre toute logique, ses pieds avancèrent d’eux-mêmes, chaque pas la rapprochant d’un danger qu’elle ne voulait pas vraiment comprendre. Elle longea la ruelle, ses chaussures résonnant faiblement sur le pavé mouillé. À mesure qu’elle progressait, des sons devenaient distincts : des murmures durs, cadencés, presque chantés, entrecoupés de supplications brisées.
Éléonore s’accroupit derrière une rangée de poubelles, retenant son souffle. La scène qui se déroulait devant elle ressemblait à une vision cauchemardesque. Trois silhouettes élégantes entouraient un homme à genoux, tremblant comme une feuille. Les vêtements des trois inconnus – un mélange de soie et de brocart finement travaillé – semblaient anachroniques, presque irréels dans cette ruelle sordide. La femme qui se tenait au centre, glaciale et magnifiquement terrifiante, tenait une dague ornée de runes qui pulsaient doucement, comme si elles vibraient à l’unisson avec une énergie invisible. Sa voix, basse et mélodieuse, récitait des mots dans une langue inconnue, chaque syllabe créant une tension palpable dans l’air.
L’homme à genoux pleurait, ses suppliques s’élevant en vagues désespérées. Éléonore voulait détourner les yeux, fuir cette vision qui semblait aspirer toute chaleur de son corps. Mais elle était capturée, comme paralysée par une peur hypnotique. La femme, un sourire cruel sur les lèvres, plongea soudain la dague dans la poitrine de l’homme. Une lumière vive surgit du point d’impact, froide et magnifique, illuminant brièvement la ruelle. Ce n’était pas une lumière normale : elle semblait arracher quelque chose de l’homme, quelque chose de vital, qui s’échappa de son corps comme une brume éthérée. L’homme s’effondra, inerte.
Le souffle d’Éléonore se bloqua dans sa gorge, et ses mains tremblantes vinrent couvrir sa bouche pour étouffer un cri. Une odeur métallique, mêlée à un parfum étrange et envoûtant, envahit l’air. Mais avant qu’elle ne puisse se ressaisir, les trois silhouettes se figèrent, comme si elles avaient senti sa présence. La femme tourna lentement la tête vers elle, ses yeux brillants d’une lumière glaciale qui transperça Éléonore jusqu’à l’âme.
Elle fit un pas en arrière, son instinct reprenant enfin le dessus. Mais à cet instant, la femme se redressa, et son mouvement ne ressemblait en rien à ceux d’un être humain. Elle glissait, rapide et fluide comme une ombre vivante, sa dague toujours scintillante. Éléonore pivota brusquement et s’élança hors de la ruelle, son souffle rauque se mêlant au martèlement frénétique de ses pas sur le trottoir. Derrière elle, un bruit étrange la poursuivait, comme un froissement d’étoffe dans l’air.
Elle atteignit une avenue plus éclairée, espérant que la lumière des réverbères la protègerait ou qu’un passant viendrait à son secours. Mais Paris semblait étrangement vide, comme si la ville elle-même s’était figée face à l’étrangeté de cette nuit. Les ombres paraissaient plus profondes, les réverbères vacillants. Elle risqua un regard en arrière et sentit son cœur s’arrêter : la femme était là, implacable, à quelques mètres seulement, ses mouvements toujours aussi irréels.
— À l’aide ! hurla Éléonore, sa voix déchirant le silence.
Mais aucune réponse ne vint. Ses jambes brûlaient, ses poumons imploraient une pause, mais elle continua, poussée par une terreur viscérale. Elle tourna au coin d’une rue, espérant semer son poursuivant. Mais avant qu’elle ne puisse aller plus loin, une poigne glaciale se referma sur son poignet, l’arrachant à sa course.
Elle se retrouva face à la femme. Le regard incandescent de cette dernière plongea dans le sien, et Éléonore sentit un froid mordant s’insinuer dans ses os. La femme ouvrit la bouche pour parler, mais un bruit sourd interrompit le moment. Une silhouette surgit des ombres et percuta la femme de plein fouet, la projetant contre un mur. Éléonore tituba, libérée de l’emprise, et leva les yeux pour apercevoir son sauveur.
C’était un homme, vêtu d’un long manteau de cuir, son visage marqué par des cicatrices et des années de lutte. Une dague scintillante pendait à sa ceinture, mais c’est l’objet brillant qu’il tenait – une sorte de cristal – qui captait toute la lumière environnante. Il ne lui adressa même pas un regard.
— Cours, ordonna-t-il d’une voix grave, sans se retourner.
Éléonore resta figée, son esprit incapable de digérer ce qu’elle voyait. L’homme se battit avec une précision brutale, parant les coups de la femme avec une force implacable. Des éclats de lumière et d’ombre dansaient autour d’eux, créant une chorégraphie étrange, presque surnaturelle. Mais même avec sa férocité, l’homme semblait être en difficulté. La femme, d’une précision mortelle, parvint à le blesser à l’épaule.
Dans un dernier geste désespéré, l’homme brandit le cristal et murmura une incantation rapide. Une onde d’énergie ébranla l’air, projetant la femme en arrière avant qu’elle ne disparaisse dans les ombres comme si elle ne faisait qu’un avec elles.
Le silence retomba. L’homme, essoufflé mais encore debout, se tourna enfin vers Éléonore. Son regard était dur, mais empreint d’une urgence qui lui glaça le sang.
— Ils savent qui tu es, dit-il, sa voix rauque résonnant dans le vide. Ils ne te laisseront jamais tranquille.
Éléonore ouvrit la bouche pour protester, mais aucun son n’en sortit. Sa réalité venait de basculer, et elle ne savait plus distinguer le rêve du cauchemar.
— Écoute-moi. Si tu veux vivre, tu dois venir avec moi, déclara-t-il en jetant un regard inquiet aux ombres mouvantes.
Elle comprit que ce n’était pas une demande. Tout son être criait de fuir, mais une autre part d’elle savait qu’il disait la vérité. Et tandis que la nuit autour d’eux semblait se resserrer, Éléonore sentit que rien, jamais, ne serait plus pareil.