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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 1Prologue – L’Origine du Mal


Éloïse de Lamur

1852. Une nuit sans lune enveloppait le Château de Lamur d’une obscurité totale, rendant sa silhouette gothique presque indistincte contre le ciel noirâtre. Le vent sifflait à travers les tours élancées et ébranlait les lourds volets des fenêtres, comme si la nature elle-même cherchait à chuchoter un avertissement à ceux qui se trouvaient à l’intérieur.

Éloïse de Lamur, drapée dans une robe de satin noir aux reflets scintillants, se tenait dans la pièce qui avait autrefois été la salle de bal. Les lustres, autrefois éclatants de lumière, étaient désormais ternis par la poussière et l’abandon. Les fresques mythologiques s’effritaient sur les murs, des fragments tombant parfois sur le sol carrelé fissuré. Au loin, un miroir sur pied, brisé en son centre, renvoyait un éclat lumineux à peine perceptible, comme un œil surveillant. La salle n’était plus un lieu de célébration, mais une scène pour l’inimaginable.

Au centre de la pièce, elle avait dessiné un cercle parfait avec une craie blanche, ses mains tremblant légèrement à chaque coup, mais son regard restait férocement concentré. À l’intérieur du cercle, des symboles ésotériques s’entrelacaient, formant une géométrie destinée à transcender les lois mêmes de la nature. Des bougies noires et rouges, disposées selon une symétrie stricte, projetaient une lumière vacillante, rendant les ombres des lieux vivantes et menaçantes. Au centre, un autel improvisé portait divers artefacts : un vieux grimoire ouvert à une page jaunie, un sablier brisé dont les grains de sable semblaient luire faiblement comme des braises mourantes, et un poignard à la lame ornée d’inscriptions indéchiffrables, gravée d’une ligne qui semblait représenter une fissure dans le temps.

Éloïse inspira profondément, son souffle se transformant en un nuage de vapeur dans l’air glacial de la salle. Elle était si proche. Si près de résoudre ce que des générations de sa famille avaient échoué à accomplir. Le déclin de la maison de Lamur avait commencé bien avant sa naissance, mais elle refusait d’être témoin de la chute finale. Elle ne laisserait pas leur nom sombrer dans l’oubli, consumé par le poids des dettes et des attentes d’une aristocratie mourante.

Ses recherches l’avaient menée jusqu’au grimoire, acquis au prix d’un marché scandaleux avec un antiquaire déshonoré. Ce livre, disait-on, contenait des secrets volés aux alchimistes d’autrefois, des savoirs oubliés qui promettaient de sublimer le temps. Et ces artefacts – le poignard, le sablier – avaient été rassemblés dans les recoins les plus sombres des archives de Lamur, pièces éparses de l’obsession de ses ancêtres pour l’immortalité.

Elle posa ses mains sur le grimoire, ses doigts caressant les lettres gravées, des mots écrits dans une langue ancienne qui avait exigé des années d'étude pour être déchiffrée. Ses lèvres murmurèrent les premiers mots du rituel, et une vibration subtile se fit sentir dans le sol sous ses pieds, comme si le château retenait son souffle.

Un soupir d’angoisse s’échappa de ses lèvres, mais elle refusa de céder au doute. Elle avait tout sacrifié pour arriver ici : sa fortune, sa réputation, et même l’amour de sa vie. Son mari, Armand, l’avait suppliée d’abandonner cette quête insensée avant de partir, la laissant seule face à ses obsessions. Mais l’amour et la peur sont de mauvaises conseillères, pensait-elle. Et elle, Éloïse de Lamur, avait choisi la peur. La peur de l'éphémère. La peur de disparaître.

Juste avant de prononcer la dernière incantation, sa main hésita. Pour la première fois, une pensée fulgurante traversa son esprit : et si tout cela n’était qu’un mensonge ? Et si ces symboles, ces artefacts, n’étaient que le produit d’une vaine superstition ? Son regard se posa sur le sablier brisé, dont le sable brillant semblait couler à rebours, et son cœur se serra.

Mais elle chassa ce doute d’un coup sec. Il n’y avait pas de retour possible.

Elle murmura les mots finaux d’une voix plus forte, et les bougies s’éteignirent toutes d’un coup, plongeant la salle dans l’obscurité totale. Mais ce n’était pas une obscurité ordinaire. Dans les interstices entre les ténèbres, des éclats lumineux commencèrent à apparaître, comme des étoiles dans un ciel nocturne. Ces lumières dansaient et tourbillonnaient, dessinant des motifs impossibles à comprendre avec un esprit humain.

Puis, une fissure apparut dans l’air, juste au-dessus du cercle. Une ligne nette, lumineuse, comme si quelqu’un avait tranché le tissu même de la réalité. Elle s’élargit lentement, émettant une résonance qui remplit la pièce, une fréquence si basse qu’elle semblait vibrer dans la cage thoracique d’Éloïse. Elle sentit ses genoux fléchir sous la pression, mais elle planta ses pieds dans le sol, refusant de céder.

« Montre-toi ! » cria-t-elle dans un mélange de défi et de peur, sa voix tremblant malgré sa détermination.

Et alors, une forme commença à émerger de la fissure. Ce n’était ni un être humain, ni une créature identifiable. C’était une masse changeante, faite d’ombres et de lumière, d’échos et de murmures. Elle semblait à la fois absente et omniprésente, une entité qui n’appartenait pas à ce monde et qui n’aurait jamais dû y pénétrer.

Le visage d’Éloïse se tordit en une expression de triomphe mêlé de peur. Elle avait réussi. Elle avait appelé quelque chose.

Mais avec l’arrivée de l’entité, le château changea. Les murs de la salle de bal tremblèrent, et des fissures commencèrent à s’y propager comme une toile d’araignée. Les lustres éclatèrent, projetant des éclats de cristal dans toutes les directions. Une chaleur étouffante remplit l’air, suivie d’un froid glacial, comme si le temps lui-même vacillait.

L’entité, indifférente au chaos qu’elle provoquait, s’avança lentement vers Éloïse. Elle était fascinée, incapable de détourner le regard, mais une angoisse grandissante s’insinua dans ses pensées. Quelque chose n’allait pas. Le grimoire n’avait jamais mentionné ce sentiment de perte. Comme si, en appelant cette chose, elle avait aussi appelé un fragment d’elle-même, une ombre enfouie dans ses peurs et ses regrets.

Alors que l’entité s’approchait, elle murmura quelque chose. Une langue inconnue. Un mot unique. Éloïse sentit son cœur se serrer, et dans cet instant, elle comprit : ce rituel n’avait jamais été destiné à transcender le temps. Il était une clé, et elle avait ouvert une porte qu’elle ne pouvait refermer.

Un hurlement déchira l’air, mais il ne provenait pas d’Éloïse. C’était le château lui-même. Les murs gémirent, le sol se déroba sous ses pieds, et le cercle qu’elle avait dessiné s’effaça comme s’il n’avait jamais existé. La fissure dans l’air s’élargit encore, et cette fois, elle ne se contenta pas d’émettre de la lumière : elle commença à aspirer.

Les bougies, les artefacts, le grimoire, tout fut emporté dans la brèche.

Éloïse hurla, tentant de reculer, mais un courant irrésistible l’attira en avant. Elle se débattit, griffant le sol de ses ongles jusqu’à ce que ses mains saignent, mais la force de la brèche était implacable.

Quand elle fut enfin aspirée à son tour, la dernière chose qu’elle sentit fut une brûlure glaciale, comme si son âme elle-même était déchirée en fragments.

Et puis, tout s’arrêta.

Lorsque le silence revint, le Château de Lamur était changé à jamais. L’entité qui avait répondu à l’appel d’Éloïse ne s’était pas contentée de partir : elle avait laissé une empreinte, une faille dans la réalité, un cycle sans fin.

Et Éloïse de Lamur, désormais gardienne involontaire de ce désastre, se réveilla dans l’obscurité, son corps intact mais son esprit fracturé, incapable de ressentir quoi que ce soit d’autre que le poids de son échec et de son éternité.

Par-delà le château, une lumière vacillante apparut sur une colline voisine, un fragment d’écho, annonçant que le cycle venait de commencer.