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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 2Lettres du Passé


Madeleine Duval

Madeleine Duval était assise à son bureau, son regard fixé sur la lettre qu’elle tenait dans ses mains. La lumière tamisée de la lampe semblait trop faible pour dissiper les ombres grandissantes dans son esprit. Elle n’en croyait pas ses yeux. Le papier, jauni par le temps, portait un cachet de cire rouge intact, marqué d’un symbole étrange – un cercle brisé par une ligne diagonale – qu’elle ne reconnaissait pas immédiatement, mais qui lui évoquait quelque chose d’indéfinissable, presque enfoui dans un souvenir lointain.

Elle avait hésité avant de l’ouvrir, ses mains tremblantes sous l’effet d’un mélange d’appréhension et de curiosité, mais également d’un vertige inexplicable. La lettre était arrivée ce matin, sans expéditeur, glissée dans la boîte aux lettres de son appartement parisien. L’enveloppe exhalait une odeur subtile, de papier ancien et de cire, mais Madeleine crut percevoir une note plus étrange, comme une effluve d’herbe mouillée, qui semblait déplacée dans la chaleur confinée de son atelier.

Maintenant, ses yeux parcouraient encore et encore les mots inscrits d’une écriture élégante, presque trop parfaite, comme si chaque lettre avait été soigneusement dessinée.

> « Madeleine,

> Si tu reçois cette lettre, cela signifie que tu es prête à entendre la vérité. Il y a tant de choses que je n’ai jamais pu te dire, mais le temps est venu.

> Le Château de Lamur. Tu dois y aller. Toutes les réponses t’attendent là-bas.

> Avec tout mon amour,

> Maman. »

Maman. Ce mot résonnait en elle, comme une pierre jetée dans des eaux stagnantes. Elle sentit son souffle se bloquer. Sa mère, disparue depuis vingt-cinq ans, morte ou simplement partie – Madeleine n’avait jamais eu la certitude. Elle avait sept ans lorsque sa mère s’était volatilisée sans laisser de trace, laissant derrière elle un vide béant dans leur maison, une absence qui avait rongé son père et figé Madeleine dans une enfance incomplète.

Elle serra la lettre dans ses mains, comme si elle craignait que les mots disparaissent si elle la relâchait. Depuis des années, elle s’était efforcée d’enfouir ce chagrin, de verrouiller les souvenirs dans un recoin poussiéreux de son esprit. Mais là, tout remontait à la surface, brutalement. Des fragments : son rire doux, l’odeur de lavande qui semblait toujours l’entourer, et ce dernier matin, où elle avait promis de revenir bientôt.

Elle inspira profondément, se redressant dans son fauteuil. La lettre n’expliquait rien. Pas pourquoi sa mère était partie. Pas pourquoi elle avait choisi ce moment précis pour « réapparaître ». Pas pourquoi ce Château de Lamur, un lieu dont elle n’avait jamais entendu parler auparavant, semblait être la clé d’un mystère qu’elle n’avait jamais cherché à résoudre.

Un coup frappé à la porte de son atelier la fit sursauter, rompant le flot de ses pensées.

« Madeleine ? » La voix de Pierre, son collègue et ami de longue date, résonna doucement à travers la porte.

Elle hésita un instant. Instinctivement, elle glissa la lettre dans le tiroir de son bureau avant de répondre. « Entre. »

Pierre poussa la porte, tenant une tasse de café fumante qu’il déposa devant elle avec un sourire amical mais inquiet. « Tu as l’air préoccupée. Tout va bien ? »

Madeleine hocha brièvement la tête, mais le regard perçant de Pierre ne fut pas dupe. Il s’attarda sur elle un instant, avant de s’asseoir sur le bord du bureau, bras croisés.

« C’est cette lettre, n’est-ce pas ? Je t’ai vue la lire au moins dix fois aujourd’hui. Qu’est-ce qu’elle dit ? »

Elle hésita encore. Elle n’avait jamais aimé partager ses émotions, encore moins sur des sujets aussi profondément personnels. Mais Pierre avait une manière d’être présent sans insister, et, à ce moment précis, elle en ressentait le besoin.

« C’est une lettre de ma mère, » finit-elle par lâcher, sa voix marquée par une réserve douloureuse.

Pierre haussa un sourcil, surpris. « Ta mère ? Mais… » Il laissa sa phrase en suspens, conscient de la douleur qu’il risquait d’éveiller.

Madeleine acquiesça lentement, fixant son bureau. « Oui. Elle a disparu quand j’avais sept ans. Je n’ai jamais su ce qui lui était arrivé. Et maintenant… cette lettre. »

Elle ouvrit le tiroir avec précaution, ressortant l’enveloppe. Pierre l’examina avec attention. « Et elle mentionne… un château ? »

« Le Château de Lamur, » confirma Madeleine.

Pierre fronça les sourcils, son expression devenant pensive. « Attends une seconde… » Il se leva, se dirigeant vers une étagère où il rangeait des livres consacrés à l’histoire et à l’architecture. Après quelques instants, il en tira un volume poussiéreux qu’il feuilleta rapidement.

« Ah, voilà. Le Château de Lamur. » Il posa le livre devant Madeleine, pointant une illustration en noir et blanc.

Elle examina l’image. Le château était imposant, presque sinistre, avec ses tours élancées et ses façades ornées de sculptures gothiques. Une étrange fascination s’empara d’elle, mêlée d’un frisson glacial.

« Il est situé en Normandie, » expliqua Pierre, son ton devenant plus grave. « Un vieux château du XIXe siècle. Abandonné depuis… je ne sais plus combien de temps. Mais cet endroit traîne des histoires lugubres. Des disparitions inexpliquées. Des visiteurs qui jurent avoir vu des choses qu’ils ne peuvent expliquer. Bref, un joli nid à légendes. »

Madeleine fronça les sourcils, tentant de cacher son trouble derrière un masque rationnel. « Les lieux abandonnés attirent toujours ce genre d’histoires. Les gens adorent broder des mystères autour de ce qu’ils ne comprennent pas. »

Pierre lui lança un regard mi-amusé, mi-sceptique. « Peut-être. Mais pourquoi ta mère t’enverrait là-bas après tout ce temps ? Tu crois que ça vaut le coup d’investiguer ? »

Elle se mordit la lèvre, incertaine. La Madeleine pragmatique qu’elle avait soigneusement construite voulait écarter cette lettre comme une absurdité, un canular. Mais quelque chose en elle – un murmure, peut-être une réminiscence d’espoir – refusait de tourner la page.

« Je ne sais pas, » murmura-t-elle enfin. « Mais si c’est une chance d’obtenir des réponses… je dois au moins réfléchir à y aller. »

Pierre hocha la tête lentement, mais son regard trahissait une inquiétude sincère. « Si tu décides d’y aller, sois prudente. Ce genre d’endroit – légendes ou pas – n’est pas accueillant. »

Elle le remercia d’un sourire, mais au fond d’elle, elle savait déjà que sa décision était prise.

Ce soir-là, seule dans la pénombre de son appartement, elle rouvrit son ordinateur. Ses recherches sur le Château de Lamur ne donnèrent que peu d’informations concrètes. Quelques articles anciens mentionnaient les disparitions, des rumeurs sur une famille noble frappée par une malédiction, et des photos récentes le montraient délabré mais étrangement majestueux.

Une image en particulier retint son attention : une silhouette sombre du château, prise au crépuscule, ses fenêtres semblant pleurer des ombres. Un sentiment inexplicable de reconnaissance la traversa.

Elle referma son ordinateur, le cœur serré. Dans ses rêves cette nuit-là, elle revécut des fragments d’enfance. Le sourire tendre de sa mère. Sa voix, douce mais fatiguée, murmurant une berceuse. Puis la lumière du matin, sa silhouette qui disparaissait dans l’encadrement de la porte, laissant derrière elle une promesse vide et un vide immense.

Madeleine se réveilla en sursaut. Sa décision était claire.

Le Château de Lamur. Quelle que soit la vérité, elle avait besoin de la connaître.

Le lendemain matin, elle réserva un billet de train pour la Normandie.