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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 1I


Il semblait à Costes, depuis un assez long moment déjà, qu’il n’arriverait jamais à dépasser cette voiture, une vieille, bien vieille automobile pourtant, plus que ridicule avec son émaillage désuet, sa haute et droite carrosserie, tenant à la fois du corbillard et du landau de cérémonie.

À deux ou trois reprises, Costes jura. La patience n’était point son péché mignon. Le moyen, d’ailleurs, de garder son calme lorsque l’on a entre les mains le volant d’un cabriolet choisi entre mille au dernier Salon, et, devant soi, vous barrant obstinément la voie, une aussi antédiluvienne guimbarde. Et le chauffeur de ce grotesque véhicule-là, il aurait été bienheureux de le voir, de savoir comment il était fabriqué, de lui dire au passage deux mots, au cas où, vexé, il eût fait mine de s’arrêter, n’est-ce pas ? Espoir perdu ! Rage perdue ! La limousine-corbillard continuait à le précéder, brinqueballante. Quant à profiter, pour essayer de la gagner de vitesse, d’un élargissement subit de la route, mieux valait en bannir l’espoir également. Une succincte description du paysage va le montrer : c’eût été là une tentative dont on aura vite fait de comprendre la vanité.

Il faisait froid. La fin de novembre n’était point particulièrement clémente, cette année-là, l’année 1929, pour ne pas la nommer. Il n’y a point, ainsi qu’on le voit, si longtemps que cela de cette histoire. Elle impose, en conséquence, à celui qui la conte, des devoirs de précision, de véracité qui compliquent sa tâche, mais qui ont aussi leur avantage, et auxquels il n’aurait garde de se dérober.

Il faisait froid, dix à douze degrés au-dessous de zéro environ. Température sévère pour l’instant – quatre heures de l’après-midi environ – et pour l’endroit, une centaine de kilomètres, à vol d’oiseau, au nord de la plaine garonnaise. Qu’on veuille bien s’en souvenir ! Ainsi se trouvent, dès les premières lignes, définis l’heure et l’endroit qui marquent le début du récit que voilà. Son auteur a le droit de se rendre cette justice : il s’est efforcé de n’encombrer que du minimum de détails superflus la cervelle de ceux qui le lisent depuis vingt ans.

Costes, jamais encore, n’était passé par là. Pas plus tard que le matin de cette même journée, les amis chez qui il avait déjeuné l’avaient dissuadé de choisir cet itinéraire. Il s’était obstiné. Il commençait à s’en mordre les doigts. Mais c’était un garçon têtu, doué de beaucoup de confiance en lui-même. Tout, jusqu’à présent, lui avait réussi. Pourquoi n’en serait-il pas toujours ainsi, indéfiniment. En outre, il était polytechnicien, et, comme tel, il aurait eu assez aisément une tendance à se figurer que les obstacles extérieurs n’existaient pas – pour lui, du moins.

Et pourtant… tout à coup… soudain !…

Quel accident irrationnel, inexcusable ! Costes eût été en droit d’en prendre n’importe qui à témoin. Quoi de plus stupide que la collision de deux automobiles, lorsque l’on a eu tout le temps nécessaire pour l’éviter. À présent, une des roues de droite de la limousine, les deux roues de gauche du cabriolet se trouvaient coincées dans le fossé du chemin qui leur correspondait. Un instant de silence régna. Puis, la portière de la limousine s’ouvrit. Il en sortit un personnage de haute taille. Il se dirigea vers l’autre voiture, qui était visiblement la plus endommagée.

« Êtes-vous blessé, monsieur ? »

Costes n’avait pas bougé. Il ressentait effectivement à son genou droit quelque chose qui ne lui disait rien de bon.

« Blessé ? Ma foi, oui, monsieur, j’en ai l’impression ! fit-il avec une grimace de douleur. Mais je n’en suis pas autrement surpris. C’est d’ordinaire ce qui arrive quand on n’a rien à se reprocher. »

L’inconnu ne sourcilla pas.

« Vous n’avez pas étendu la main pour m’avertir que vous alliez prendre ce tournant, renchérit Costes. Vous ne songez pas à le contester, j’imagine ? »

Le conducteur de la limousine secoua la tête :

« Je n’y songe nullement, en effet, monsieur. »

Costes regarda son interlocuteur avec plus d’attention. Il avait affaire à un homme de soixante-cinq ans environ, grand, ainsi qu’il vient d’être dit. Sa maigre silhouette, dans le soir naissant, se détachait sur un ciel bistré et neigeux. Il avait des guêtres, un veston de velours passé. Quelque hobereau du pays, sans doute. Le singulier, à une époque comme la nôtre, est que de tels échantillons humains puissent encore se donner le luxe de subsister. Il est vrai que ces spécimens-là, il faut aller les chercher assez loin, à respectable distance des parcours normaux. Celui en face de qui sa bonne ou sa mauvaise fortune – il ne pouvait encore savoir – venait de placer Costes devait certainement être en son genre un des plus réussis.

« Êtes-vous en état de marcher ?

– Hum ! On va essayer. De toute façon, je ne serai pas capable d’aller bien loin. »

Clopin-clopant, Costes descendit du cabriolet. Il réussit à faire trois ou quatre pas, puis il eut un sourire impuissant.

« Inutile de chercher à aller plus loin. Je dois avoir le genou démis, ou tout comme. Ce n’est pas ce soir que je peux espérer coucher à Aurillac, en tout cas. »

Avec résignation, il s’assit sur l’un des minces murs de cailloux qui bordaient la route. L’homme à la veste de velours n’avait pas bougé. En voilà un qui ne devait pas être prodigue de paroles. Ce fut Costes, malgré son humeur, qui se décida à rompre un silence qui devenait gênant.

« Georges Costes, dit-il, ingénieur des Ponts et Chaussées.

– Lunegarde, chef d’escadron retraité » lui fut-il brièvement répondu.

La nuit tombait avec rapidité. C’était lugubre, ce paysage dénudé et désert, ce plateau pierreux au-dessus duquel s’envolaient en croassant de rares corbeaux. L’étroit chemin où l’accident venait d’avoir lieu se déroulait vers l’horizon à perte de vue, entre ses deux interminables murailles de cailloux sans ciment. Aux alentours, rien, pas une grange ; pas une maison. Seulement, tout là-bas, à trois ou quatre kilomètres à droite, perché sur une petite colline grisâtre, le frêle clocher d’un village dont on n’apercevait même pas les habitations.

De nouveau, Costes et le propriétaire du corbillard à moteur se regardèrent.

« Nous allons avoir à aviser ! » murmura, comme se parlant à lui-même, ce dernier.

L’ombre s’épaississait de plus en plus. Costes eut un léger ricanement.

« Aviser ? je ne demande pas mieux, moi. Au juste, qu’est-ce que je demande ? Monsieur, je présume que vous êtes de par ici. Vous devez donc être en mesure de me dire si je peux espérer y trouver ces trois choses : un garage, un médecin, un lit. Il doit bien exister un bourg où cette trinité est susceptible d’être rencontrée, dans les environs. »

Son interlocuteur haussa les épaules.

« Bien sûr ! À une dizaine de kilomètres, à peu près. »

Il réfléchissait. Costes jugea correct d’attendre le résultat de ses méditations.

« Écoutez, monsieur ! Il est certain, pourquoi ne pas l’avouer ? que je suis responsable de ce qui vous arrive. Je suis donc tenu, pour autant qu’il m’est possible, d’y remédier. Ni vous ni votre automobile n’êtes en état de reprendre tout de suite la route. J’habite, par un heureux hasard, tout près d’ici ; vous voudrez bien accepter d’être mon hôte ce soir, demain, le temps qu’il faudra pour vous permettre de repartir. J’espère que cette offre ne vous désoblige pas. »

Il s’arrêta. Il ne devait point parler autant tous les jours. Costes, d’ailleurs, n’eut point le loisir de lui répondre. Un bruit de grelot, dans la pénombre, retentissait : une bicyclette qui s’en venait vers eux. Le jeune paysan qui la montait, sur un signe de l’homme aux guêtres, s’arrêta respectueusement.

« Étienne, lui dit ce dernier, tu vas nous donner un coup de main.

– À vos ordres, monsieur de Lunegarde.

– Bon ! Tu vois ce monsieur. Nos voitures viennent d’entrer l’une dans l’autre. Mais la mienne a moins de mal que la sienne. Elle va pouvoir se remettre en marche, dès que tu m’auras aidé à la sortir du fossé.

– À vos ordres, monsieur de Lunegarde.

– Parfait ! Allons-y, alors, mon ami ! »

Après cinq minutes d’efforts, dont Costes avait accepté de n’être que le témoin parfaitement résigné, la limousine avait repris sa place et son équilibre sur la route.

« Monsieur, dit alors son propriétaire, voici le plan que je me permets de proposer comme le plus sage à votre assentiment. Étienne, le jeune homme ici présent, se rendra à bicyclette à Gramat, qui est la localité la plus importante et la plus proche. Elle est pourvue d’un bon garagiste, qui connaît son métier, et qu’il alertera. Celui-ci viendra chercher, ce soir même, votre voiture et la ramènera à son atelier. D’autre part, mon médecin, le docteur Broca, sera prévenu par les mêmes moyens lui aussi. Nous, dans l’intervalle, nous aurons gagné ma maison. Elle n’est guère habituée à recevoir des visites. Mais, pour le peu que vous aurez à y passer, j’espère que vous n’aurez pas trop à vous plaindre de son accueil. »

Il y avait, dans la façon dont cette offre était présentée, quelque chose de glacial, dont Costes jugea bon de ne pas s’accommoder.

« Monsieur, répondit-il du tac au tac, je vous ai demandé un docteur, un mécanicien et un lit. Tout cela doit bien se trouver également à Gramat ? »

M. de Lunegarde haussa de nouveau les épaules.

« Monsieur, répliqua-t-il avec la même tranquille froideur, vous m’avez suffisamment fait comprendre tout à l’heure que c’était à moi qu’incombait la paternité de cet accident. Je ne veux pas continuer à jouer plus longtemps les personnages antipathiques. Aidez-moi à ne point m’incruster dans ce rôle, en acceptant, tout simplement, sans arrière-pensée, ma proposition. »

Costes s’inclina, d’assez mauvaise grâce d’ailleurs. Le jeune Étienne l’aida à monter dans la vieille automobile. M. de Lunegarde s’y était déjà installé. Elle consentit à démarrer, pesamment.

Vers l’est, un reste de jour traînait, juste derrière le clocher qui se découpait sur l’horizon. C’était du côté de cette église, précisément, que la limousine se dirigeait. À part quelques bouquets de chênes nains, pas un arbre dans ces lugubres champs encombrés de pierrailles, hérissés d’un triste chaume rabougri. En dehors du cahotement de l’automobile, des halètements de son moteur, pas un bruit non plus. La plainte du vent elle-même s’était tue.

« Prenez patience, monsieur ! Nous n’avons plus que deux kilomètres à faire » dit M. de Lunegarde.

Costes garda un silence bourru. Son genou était vraiment trop douloureux. Et puis, lui-même n’avait pas encore pris son parti de ce contretemps, qui bouleversait tous ses projets. La froideur des manières de M. de Lunegarde n’avait fait qu’accroître sa sourde exaspération. Quand on est maladroit à ce point on a l’élémentaire devoir d’essayer d’atténuer par un peu plus de gentillesse sa responsabilité.

Les mains de son compagnon, rivées au volant, retinrent, une seconde, son attention ; des mains très belles, pour être franc, fines, longues, blanches, des mains sans bagues toutes les deux, sans alliance à l’annulaire gauche.

« Je vois ce que c’est ! se dit-il. Je l’aurais juré ! Un vieux garçon ! C’est bien ma chance ! Elle doit être folichonne, la demeure de cet animal-là ! Même s’il m’en supplie – ce qui m’étonnerait fort –, je ne crois pas que ce soit un endroit où je songerai à m’éterniser. »

L’obscurité avait à peu près tout envahi. Ils passèrent auprès d’un bâtiment aux allures de couvent ou de caserne, dont l’importance contrastait singulièrement avec ce désert. Des grappes d’étoiles surgissaient dans le ciel gelé. Le silence des eaux prisonnières de la gangue de cristal de la glace emplissait cette campagne ténébreuse. La silhouette ténue du clocher venait de disparaître dans la nuit.

Soudain, quelques lueurs rougeâtres apparurent : un vague quinquet, deux ou trois lampes derrière des vitres dont les contrevents n’avaient point été fermés, de pâles rayures de lumière sous des portes,… un éclairage si misérable qu’il ne réussissait qu’à rendre plus oppressante cette solitude, cette ténébreuse désolation.

Les phares vacillants de la limousine tirèrent de l’ombre les pauvres murs crépis de quelques masures.

M. de Lunegarde dit :

« Nous arrivons ! »

Ce n’était pas trop tôt. Costes n’en pouvait plus. De souffrance, d’abord ; puis de fatigue, d’énervement.

« Quel est ce village ? » demanda-t-il, estimant qu’il faisait, en s’exprimant ainsi, encore bien de l’honneur à cet humble ramassis de bicoques.

M. de Lunegarde répondit avec placidité :

« Mon village ! C’est-à-dire l’endroit où j’habite, où ma famille habite depuis toujours, où se trouve notre maison, vous comprenez !

– Oui, j’entends bien ! fit Costes agacé. Mais ce village, votre village, si vous aimez mieux, comment s’appelle-t-il ?

– Comment il s’appelle ? Mais… Lunegarde ! »

Et, comme Costes l’interrogeait d’un regard où il y avait tout de même un petit peu d’étonnement :

« Lunegarde ! répéta-t-il. Oui ! Également ! »

Une femme âgée, en coiffe noire tuyautée de blanc, se tenait devant M. de Lunegarde.

« Où est Mlle Élisabeth ? demanda-t-il avec dureté.

– Au salut, monsieur. C’est aujourd’hui la présentation de la Sainte Vierge.

– Il n’y a pas de présentation qui tienne ! Elle savait que je devais être de retour à cinq heures. Je suis en retard. Elle est doublement en faute de n’être pas là. Allez la chercher ! Non, auparavant aidez-moi à conduire monsieur dans sa chambre, la chambre bleue. Si elle n’est pas prête, préparez-la ! »

La vieille s’inclina. Elle fit jouer un commutateur qui emplit de lumière l’escalier sombre. Elle s’y engagea, les précédant. Il y avait tout de même l’électricité, à Lunegarde.

« En voilà un qui n’a pas l’air d’être très tendre avec son personnel, se murmura Costes, occupé à gravir, au bras de son hôte, les larges marches de pierre usée. Cette demoiselle Élisabeth, sa gouvernante, et aussi sa maîtresse, par-dessus le marché, probablement ! En province, dans des recoins pareils, il faut que tout serve. Ah ! bon Dieu de bon Dieu, que j’ai mal ! »

Parvenu dans la pièce qui lui était destinée, il se laissa, à bout de forces, tomber sur une chaise longue. Presque tout de suite, le docteur Broca arrivait. Étienne avait eu la chance de le rencontrer à mi-chemin.

Ce n’était pas un homme maladroit que ce médecin de campagne. Costes avait bel et bien le genou démis. Sans trop le faire hurler, il massa et banda son patient.

« Je pense que demain vous irez déjà mieux. Quand comptez-vous vous remettre en route ?

– Le plus tôt possible ! répondit Costes de façon assez incivile.

– Pas avant deux jours, en tout cas ! N’oubliez pas que c’est vous-même qui conduisez votre automobile. Et puis, il faut aussi qu’elle soit prête à repartir, n’est-ce pas ? »

Maria, la vieille servante, entra sur ces entrefaites. Elle venait annoncer à son maître que Mlle Élisabeth était de retour.

« Qu’elle m’attende en bas ! »

De cet ordre, Costes conçut un certain dépit, ce qui prouvait que son état était en train de s’améliorer. Il n’eût point été fâché, en effet, de demeurer seul avec le docteur, dans l’espoir qu’il le renseignerait quelque peu sur le village et ses habitants. Mais M. de Lunegarde, plus féru de ses devoirs qu’il ne se serait figuré, tint à assister à la consultation jusqu’au bout.

« Maintenant, je vais vous poser une question, dit à son malade le docteur Broca. Vous sentez-vous un peu d’appétit ?

– Non !

– Bravo ! Alors, couchez-vous ! Vous avez de la fièvre, ce qui, après une secousse pareille, n’a rien de surprenant. Un peu de diète vous sera salutaire. Je viendrai vous revoir demain après-midi. J’ai la conviction que je vous trouverai sur pied. »

Il n’y avait point, bien entendu, d’installation de chauffage central à Lunegarde. Mais un grand feu brillait dans la cheminée, et le lit de Costes avait été pourvu d’une confortable bouillotte. Son hôte et le docteur le laissèrent. On lui avait monté sa valise. Un quart d’heure après, il était couché.

Maria entra avec un broc de tisane.

« C’est tout ce que le docteur a permis de donner à monsieur, fit-elle sèchement. Si monsieur avait besoin de quelque chose, il n’aurait qu’à sonner.

– Je vous remercie. »

Il n’en dit pas plus. À quoi bon ? Ce n’était point sur cette revêche personne qu’il fallait davantage compter pour savoir à peu près sous quel toit les hasards de la route venaient de le conduire.

« Bah ! pensa-t-il, j’ai pour cela toute la journée de demain. Et pour l’intérêt que cela doit avoir, probablement !… »

Là-dessus, il éteignit sa lampe, avec l’espoir de s’endormir sans délai.

Il n’y réussit pas. C’était vraiment une drôle de maison que celle-ci. Costes eut soudain l’impression insupportable et bizarre que quelqu’un, qu’il n’entendait pas, qu’il ne pouvait pas entendre, sanglotait à côté de lui. Ce n’était plus maintenant, il en avait la certitude, la douleur de son genou qui le maintenait éveillé, qui était cause de sa fièvre. Il s’agissait de bien autre chose, d’une angoisse comme il n’en avait jamais éprouvée. Il ralluma la lampe, consulta sa montre. À peine huit heures ! Eh bien, comme nuit à passer, dans de pareilles conditions, cela promettait !

Aux murs tapissés de vieille perse, sur la commode, la table d’acajou du milieu, pas un cadre, pas la moindre photographie ! Rien ! C’était même curieux, dans une demeure de cette ancienneté, une absence aussi voulue de tout souvenir de famille. Costes songea à la main sans bague du commandant de Lunegarde. Oui, c’était entendu ! Mais, enfin, on a beau n’être pas marié, cela ne vous empêche pas d’avoir eu un père, une mère… Costes, tout à coup, se sentit frémir, sans savoir pourquoi. Il ne put plus y tenir. Il se leva.

Peut-être existait-il, dans les parties de la chambre qui demeuraient dans l’ombre, quelque tableau, quelque portrait qu’il n’avait point aperçu ? Une fois debout, il frissonna. Le feu avait baissé. Il le ranima en y jetant deux ou trois bûches ; puis, ayant enfilé son pardessus, il s’assit au coin de la cheminée.

Mystères de la pauvre machine humaine ! Cette nuit passée hors de son lit, après le choc qu’il venait de subir, aurait dû achever de briser la résistance de Costes. Ce fut le contraire qui se produisit. Quand il se réveilla en sursaut, l’électricité était toujours allumée dans sa chambre. Mais il avait l’impression qu’il avait dormi beaucoup plus longtemps qu’il n’aurait pu l’espérer. Sa montre était restée sur la table de nuit. Sans même remarquer qu’il ne souffrait plus de sa foulure, il se leva pour aller la chercher. À peine y eut-il jeté un regard qu’une exclamation lui échappa. Huit heures et demie ! Il avait, dans son fauteuil, presque fait le tour du cadran.

Il ouvrit la fenêtre et poussa les volets de bois plein. Une pâle lumière d’hiver entra comme à regret. La température était aussi rude que la veille, un froid noir ainsi qu’on dit. Mais, au ciel décoloré, un peu de soleil semblait sur le point de naître. Costes s’en trouva regaillardi. Ses sombres papillons de la nuit n’avaient pas mis longtemps à s’envoler.

La maison du commandant de Lunegarde était entourée d’un parc assez mal tenu, de fort modestes dimensions, mais dont les arbres, néanmoins, étaient en nombre suffisant pour obstruer toute vue. Pelouses et sentiers disparaissaient sous l’amoncellement des feuilles rousses. Le grand cèdre blanchi par le gel avait ses aiguilles obscures qui étincelaient.

Costes déroula la bande qui enserrait son genou. L’enflure avait à peu près disparu. Il refit lui-même son pansement. Puis, il sonna pour avoir de l’eau chaude. La vieille bonne entra avec son petit déjeuner. Au grand jour, elle lui parut encore plus morose et décrépite. Elle ne manifesta aucun étonnement en le voyant debout, à moitié habillé. Si c’était là sa façon de suivre les consignes du médecin, ça le regardait, après tout.

« M. de Lunegarde est-il levé ? demanda-t-il, pour dire quelque chose.

– Bien sûr ! fit-elle. Il y a même une bonne heure qu’il est parti pour Gramat. Il avait quelque chose à faire arranger à son automobile. Et il voulait voir si celle de Monsieur était réparée, afin qu’on la lui ramène aussitôt. »

Costes se mordit les lèvres pour ne pas rire. Visiblement, le maître de céans ne tenait pas plus à le conserver sous son toit que lui-même n’avait envie d’y rester.

« Allons ! se dit-il, je crois bien que rien ne viendra m’empêcher de coucher ce soir à Aurillac. »

Et comme les gens qui l’attendaient dans cette ville étaient les plus gais et les plus accueillants des amis, il sourit d’avance à la perspective d’une soirée où ne serait pas engendrée la mélancolie.

Vers dix heures, il n’en commença pas moins à trouver le temps long. Il n’avait pas entendu le moteur de la limousine de son hôte. Celui-ci ne devait pas être encore rentré.

« Qui m’empêche d’aller faire un petit tour dans le village ? » se dit-il.

Ce qu’il en avait entrevu la veille n’était guère de nature à tenter son imagination. Mais qui pouvait savoir ? Et, du moment qu’il ne boitait plus qu’à peine, il n’allait pas rester enfermé jusqu’à midi, n’est-ce pas ?

Il descendit l’escalier, traversa un corridor ténébreux, et atteignit la porte d’entrée sans avoir rencontré âme qui vive. Maria devait être allée faire ses courses. Quant à cette invisible Mlle Élisabeth, dont M. de Lunegarde avait, la veille, flétri le retard, elle ne paraissait pas avoir, maintenant non plus, davantage hâte de se montrer.

Dehors, il se trouva nez à nez avec la vieille domestique. Elle avait, en effet, au bras son panier à provisions.

« Monsieur m’a chargé de prévenir Monsieur que l’heure du déjeuner était onze heures et demie. »

Et elle ajouta :

« Monsieur n’aime pas qu’on soit en retard. »

Costes répondit par un signe de tête distant.

« Que le diable t’emporte, vilaine sorcière, grogna-t-il, et ton maître aussi ! Que je sois seulement, d’ici une heure, en possession de ma voiture ! Vous verrez comment je m’arrangerai pour fausser compagnie à votre fameux déjeuner. Il doit bien y avoir une auberge convenable, à Gramat ! »

Et sans plus tarder, il se lança, un peu saisi tout de même par le froid, dans son voyage d’exploration.

La grêle église de Lunegarde reçut d’abord sa visite. Cette église qui, un jour plus tôt, dans le blême crépuscule tombant, lui avait paru, à distance, d’un si bel effet, se réduisait à peu près à rien, une fois qu’on était dedans. Il trempa ses doigts dans le bénitier dont l’eau était, elle aussi, figée par la glace. Puis il s’approcha de la statue de saint Antoine de Padoue, un saint Antoine qui tenait un livre sur lequel galopait le petit Jésus. Le misérable tronc passé au brou de noix n’avait qu’une seule fente : demandes et actions de grâce, tout ensemble. Discrètement, Costes y glissa un billet de cent sous. Que postulait-il ? De quoi remerciait-il ? Il ne savait trop, il ne savait pas encore, peut-être ? Peut-être aussi, s’il avait su, eût-il été épouvanté du genre de désir qu’il était en train de formuler, et qui allait se trouver exaucé, par la suite des événements, d’une manière si totale, si dramatique, si imprévue.

Le village, ainsi qu’il s’en était méfié, ne le retint pas bien longtemps : une douzaine de médiocres demeures, avec trois ou quatre boutiques, tout au plus, dont la poste auxiliaire. Le froid était si vif qu’il n’y avait personne au dehors. Pas moyen, même si Costes en avait eu l’envie, d’engager un semblant de conversation. Ce n’était point sur les gens du pays qu’il lui fallait compter pour obtenir des renseignements au sujet de son hôte. Il ne pouvait pas rentrer tout de suite, cependant. Il n’était même pas dix heures et demie. Il prit le parti de suivre un chemin qui descendait à travers champs. La dernière maison dépassée, on avait devant soi un immense horizon, taciturne, désert, rocailleux, mais qui n’était pas sans beauté.

Il venait à peine de franchir une cinquantaine de mètres qu’il arriva à Costes quelque chose de curieux. Il commença à regretter sa tentative de promenade. Ses papillons noirs se remirent à tourbillonner autour de lui. Son malaise de la nuit précédente réapparut. Bien que la solitude à travers laquelle il avançait fût d’instant en instant plus complète, il avait l’impression d’une présence attachée à ses pas, d’un regard qui ne le quittait point, d’une plainte qui semblait l’implorer. À plusieurs reprises, il se retourna. Il n’y avait personne derrière lui.

À droite, à quelque cinquante pas de la route, un mur se dressait, un mur à la base encombrée d’orties, clos d’une grille de fer rouillée. Comme si quelqu’un l’eût guidé par la main, Costes se dirigea vers cette grille, l’ouvrit non sans quelque difficulté. Puis il entra.

Alors, il s’aperçut qu’il était dans un cimetière, un cimetière comme il n’en avait encore jamais rencontré d’aussi pitoyable, d’aussi à l’abandon ; un champ des morts qui complétait bien ce silencieux village de vivants, cette campagne désolée et inculte. Le mutisme qui entourait Costes, de toute part, avait quelque chose de tragique, de terrifiant. Seule, la serrure de la grille, quand il l’avait ouverte, avait crié, un cri plaintif, un cri semblable à ces lugubres appels d’oiseaux qui retentissent, les soirs d’automne, très haut, très haut, sur les étangs.

Peu de tombes. De simples tertres, pour la plupart, cabossant à peine la terre, mangés d’herbes, avec de tristes croix chavirées, toutes déteintes et vermoulues. Seulement, là-bas, à l’autre extrémité, adossées à la muraille du fond, trois ou quatre pierres tumulaires, qui devaient appartenir aux notables du pays. Costes marcha délibérément vers la dalle de droite. Il ne s’était pas trompé. C’était bien là le caveau de la famille de Lunegarde. Il lut les noms qui y étaient écrits. Le premier, daté de 1818, était le nom du comte Odon de Lunegarde, chevalier de Saint-Louis. L’inscription la plus récente remontait à 1912. C’était l’année de la mort de Rosine de Lunegarde, née La Roque-Padirac, en 1842. La mère du commandant de Lunegarde, sans doute.

Il n’y avait dans tout cela, somme toute, rien qui fût susceptible de piquer la curiosité de Costes, de retenir davantage son attention, n’eût été cette espèce d’angoisse qui continuait à le poursuivre. La nuit, chez des inconnus, dans une maison isolée, à la rigueur, on eût pu comprendre… Mais ici, face à la lumière de Dieu, au milieu des champs !

Il revint sur ses pas, à une lenteur voulue, d’abord, puis à une allure de plus en plus précipitée, comme s’il s’était senti poursuivi. Ayant atteint la grille de fer, avant de la refermer derrière lui, il s’arrêta, tint à jeter un dernier coup d’œil sur ce lieu qu’il n’allait plus oublier de sa vie. Par-dessus le mur, il apercevait le clocher de l’église de Lunegarde, qui semblait reprendre de l’importance à mesure qu’on s’en éloignait. Il reconnut également, à un quart de lieue environ sur la gauche, la grande bâtisse à aspect de monastère ou de sanatorium, devant laquelle, la veille au soir, en arrivant, il était passé. À l’autre extrémité du village, se distinguaient, groupe frileux, les arbres qui cachaient la maison de M. de Lunegarde. Une horloge, dans le ciel blanc, sonna un seul coup. Costes tressaillit. Il avait tout juste le temps de rentrer.

D’assez loin, devant la porte de sa maison, il reconnut, arrêtée, la limousine de M. de Lunegarde. Son cabriolet à lui n’était point là. Tout de suite, il devina quelque contretemps. Il hâta le pas.

Le commandant l’attendait dans une sorte de petit salon assez mal éclairé. Il se leva, lorsque Costes entra, lui tendit la main.

« Ravi de vous revoir, cher monsieur, surtout dans une forme aussi magnifique, fit-il non sans une certaine ironie. Que ne puis-je en dire autant de votre automobile ! Non, non, tout de même, ne craignez rien ! Du moment que vous êtes en état de conduire, vous êtes assuré de pouvoir repartir dès le début de l’après-midi. C’est du moins ce qui m’a été promis à Gramat.

– De quoi s’agit-il ? demanda Costes, incapable de dissimuler son anxiété.

– Ne vous mettez pas en peine, je vous le répète. Une pièce de rechange qu’on a dû demander par téléphone à Brive. Brive est notre grand centre de ravitaillement. Brive est peuplé de gens sérieux. Vous pouvez avoir confiance, vraiment. »

Il reprit, avec cette froideur qui réduisait à peu près à néant toute la valeur de ses offres :

« Inutile d’ajouter que si – ce que je comprendrais à merveille – vous vous sentez trop fatigué, vous pourrez, tant que vous le voudrez, prolonger votre séjour à Lunegarde. C’est pour Lunegarde qu’en seront l’honneur et le plaisir, comme on dit dans le vieil opéra. En attendant, il est déjà onze heures trente-cinq. Nous allons passer dans la salle à manger, voulez-vous ? »

Il ouvrit une porte. Une pièce plus sombre encore apparut. Le feu qui brûlait dans sa vaste cheminée faisait reluire des étains et des cuivres.

Au bout d’une longue table rectangulaire, trois couverts étaient dressés.

Maria, serviette à la main, se tenait immobile, dans un coin de la salle.

« Prévenez Mlle Élisabeth, je vous prie ! » ordonna le commandant.

Ils attendirent une minute, muets tous les deux. Puis, quelqu’un entra, dans le contre-jour, quelqu’un dont la subite émotion qui venait de s’emparer de lui empêcha Costes de distinguer tout de suite les traits.

De son ton uni, de son ton glacé, M. de Lunegarde s’acquitta des présentations.

« Monsieur Georges Costes ! »

Puis, s’étant tourné vers la nouvelle venue, rigide et droite derrière le dossier de sa chaise.

« Ma fille ! » dit-il simplement.