Chapitre 1 — L’Appel du Passé
Anna Delacroix
Le grincement de la boîte aux lettres arracha Anna à ses pensées. Elle n’attendait rien, et encore moins une lettre manuscrite. En attrapant l’enveloppe, elle remarqua immédiatement l’élégance de l’écriture, une calligraphie élancée et soignée, presque un vestige d’un autre temps. Pas de nom d’expéditeur, seulement son propre nom inscrit sur le papier ivoire. Elle scanna rapidement les alentours par réflexe, ses yeux perçant l’obscurité de la rue, mais il n’y avait que le silence, troublé par les rares éclats d’un lampadaire défectueux.
En refermant la porte derrière elle, ses bottines frappèrent le parquet avec un écho sourd, et elle s’installa à son bureau, dans la lumière tamisée de sa lampe. Le parfum de cire et de café froid saturait encore l’air. Un pressentiment désagréable lui nouait l’estomac. Elle glissa un coupe-papier le long de la pliure et déplia lentement la feuille. Le parfum floral subtil qui s’en échappa fit remonter un torrent de souvenirs. Lily. Seule Lily pouvait écrire de cette manière : poétique, énigmatique.
> _"Anna,
> Je n’ai pas beaucoup de temps, et encore moins de certitudes. Mais je sais ceci : quelque chose d’obscur me poursuit. Je ne peux pas t’expliquer tout dans cette lettre, mais tu es la seule en qui j’ai encore confiance. Je t’ai déçue autrefois, je le sais, mais aujourd’hui, je te supplie de m’aider. Ne parle à personne, et ne viens pas me chercher directement. Suis les indices que je t’ai laissés. L’erreur ici pourrait être fatale.
> J’espère qu’il n’est pas trop tard.
> Lily."_
Anna relut la lettre plusieurs fois, ses yeux glissant sur chaque mot comme pour en extraire un sens caché. "Quelque chose d’obscur me poursuit." Elle pinça les lèvres. Cela ressemblait si peu à Lily, toujours si mesurée, si déterminée à ne jamais montrer ses faiblesses. Pourtant, c’était bien sa voix à travers ces mots. Une voix à la fois tremblante et désespérée.
Elle posa la lettre sur le bureau, mais ses doigts restèrent crispés autour du papier. Les souvenirs refirent surface, brutaux et indésirables. Lily riant dans les vignes, leurs longues conversations sur le futur, puis cet éloignement inexpliqué, brutal. Une amitié brisée par des non-dits et des erreurs. Anna avait appris à enfouir ces souvenirs, mais ce soir-là, ils revenaient en force, aussi coupants que du verre brisé.
En examinant plus attentivement le papier, elle remarqua dans un coin, à peine visibles sous la lumière de la lampe, une série de chiffres et de symboles griffonnés au crayon. 4-2-8-1, suivi d’un dessin grossier ressemblant à une clé. Ce détail, presque imperceptible, réveilla son instinct de détective. Lily n’aurait pas laissé cela par hasard.
Elle sortit un carnet, celui où elle notait toutes ses observations lors de ses enquêtes, et y inscrivit les chiffres et le dessin. Puis, elle se leva et se mit à marcher dans son appartement exigu, l’enveloppe toujours à la main. Un tourbillon de questions l’assaillit. Pourquoi maintenant ? Et surtout, que signifiait cette demande d’aide ? Elle avait passé des années à essayer d’oublier cette amitié, à rationaliser leur rupture.
Un bruit sourd venant de l’escalier la fit sursauter. Elle s’arrêta, tendant l’oreille. Rien. Juste le silence, suivi du grincement du vieil escalier en bois. Les battements de son cœur s’accélérèrent brièvement avant qu’elle ne reprenne sa marche. Peut-être une simple coïncidence.
Soudain, une idée lui vint. Lily avait toujours eu un faible pour les énigmes, les jeux de pistes. Ces chiffres pouvaient être une adresse, un code, ou simplement une fausse piste. Mais pour comprendre, elle devait se plonger dans leurs souvenirs communs. Elle tira un vieux carnet de souvenirs d’un tiroir de son bureau, ses doigts hésitant un instant sur la couverture. Lorsque les pages jaunies s’ouvrirent, une photo attira immédiatement son attention : elles deux adolescentes, debout devant une porte en bois lourd, éclatantes de joie. Sur le carnet que Lily tenait ce jour-là, une clé semblable à celle dessinée dans la lettre était griffonnée à la main.
Anna sentit sa gorge se serrer. Ce lieu… leur "refuge", comme elles l’appelaient. Une vieille maison abandonnée à la lisière de la ville, un endroit où elles s’étaient souvent cachées pour fuir le reste du monde. Elle se souvenait des après-midis passés à explorer les pièces poussiéreuses, des promesses qu’elles s’étaient faites à voix basse, à l’abri des regards.
Elle referma le carnet en silence. Le poids des souvenirs était écrasant, mais elle savait qu’il fallait qu’elle retourne là-bas. Si Lily avait choisi ce symbole, ce n’était pas par hasard.
Elle replia la photo et la glissa dans une poche intérieure de son trench-coat. Le bruit d’un orage éclatant au loin rompit le silence. Elle jeta un coup d’œil par la fenêtre. La pluie commençait à tomber, tapant doucement contre les vitres, comme si le monde extérieur partageait l’agitation qui grondait en elle.
Elle enfila son trench et sortit. L’air froid et humide de la nuit l’accueillit. Les rues désertes s’étendaient devant elle, baignées par la lumière vacillante des réverbères. En passant devant une librairie fermée, son regard s’attarda sur une vitrine poussiéreuse, où des livres anciens formaient une pyramide bancale. Son reflet dans la vitre lui renvoya une image qu’elle ne reconnaissait qu’à moitié : des traits fatigués, marqués par la vie et le cynisme qu’elle avait embrassé depuis des années.
"Qu’est-ce que tu fais, Anna ?" murmura-t-elle à elle-même. Une bourrasque humide balaya ses cheveux, mais elle resta immobile, perdue dans ses pensées. Elle avait juré de ne plus mélanger vie personnelle et affaires. Mais ce soir, cette promesse semblait déjà voler en éclats.
Sur le chemin du retour, une autre idée germa dans son esprit. Si Lily avait laissé ces indices pour elle, cela signifiait qu’elle lui faisait encore confiance. Mais pourquoi lui demander de ne pas venir directement ? Était-elle surveillée ? En danger immédiat ?
De retour à son appartement, elle ferma soigneusement la porte à double tour, puis s’assit de nouveau à son bureau. Elle alluma une lampe plus vive et ouvrit à nouveau le carnet de souvenirs. En feuilletant les pages, elle trouva des annotations qu’elle et Lily avaient faites sur leur "refuge" : des descriptions enfantines, des croquis à moitié effacés. Un plan rudimentaire de la vieille maison apparut, et Anna s’attarda sur une annotation marginale écrite de la main de Lily : "Ce qui est caché ici sera préservé."
Elle serra les mâchoires, essayant de contenir l’élan de nostalgie qui menaçait de la submerger. Mais une vérité s’imposa à elle : qu’importe les démons que Lily affrontait, Anna ne pouvait pas rester en dehors de cette histoire.
Elle replia la lettre avec soin et la rangea dans le tiroir à droite de son bureau, son "espace sécurisé", où elle gardait ses documents sensibles. Puis, elle attrapa de nouveau son carnet d’enquête et y nota tout ce qu’elle savait jusqu’à présent. Le symbole de la clé, les chiffres, la photo, leur refuge.
Elle éteignit la lampe et se laissa tomber contre le dossier de sa chaise. Dans l’obscurité, le murmure de la pluie semblait lui chuchoter que ce voyage dans le passé ne faisait que commencer.