Chapitre 2 — Disparition Silencieuse
Anna Delacroix
Les premières lueurs de l’aube peinaient à percer les nuages lourds. Anna, installée à son bureau, fixait le carnet de souvenirs posé devant elle, ses doigts effleurant machinalement la couverture usée. L’idée de retourner au refuge lui pesait, mais une autre question plus urgente prenait le dessus : où était Lily ? Elle consulta son téléphone, cherchant son numéro dans ses contacts. Après une brève hésitation, elle composa. Une sonnerie. Puis deux. La voix mécanique d’un répondeur retentit. Elle raccrocha avant de laisser un message. Une tension s’installa en elle, l’incitant à vérifier une deuxième fois. Toujours aucune réponse.
L’appartement de Lily, pourtant, ne lui revenait pas immédiatement en mémoire. Cela la gênait. Elle savait que Lily avait quitté la maison familiale après son mariage, mais où précisément ? Après quelques recherches rapides dans ses notes et souvenirs, elle retrouva l’adresse. Elle ferma le carnet de souvenirs, s’empara de son trench-coat et rangea la lettre soigneusement dans sa poche intérieure.
Les trottoirs humides reflétaient les réverbères vacillants tandis que ses bottines claquaient avec régularité. Le quartier de Lily respirait une élégance intimidante, avec ses immeubles aux façades impeccables et ses balcons ornés. Devant la porte de l’immeuble, Anna hésita, scrutant la rue plongée dans un calme oppressant. Elle sonna. Une fois. Deux fois. Seul le silence lui répondit. Elle serra la bandoulière de son sac, ses yeux analysant les alentours. L’aura d’abandon qui émanait des lieux lui donna un frisson.
Elle fit le tour du bâtiment, le regard alerte. À l’arrière, une porte de service, laissée entrebâillée, attira son attention. Un mélange de soulagement et d’appréhension monta en elle. Elle poussa doucement la porte, qui grinça sur ses gonds, et pénétra dans le hall. Une odeur de moisi flottait dans l’air, mêlée à celle de produits ménagers bon marché. Les murs, autrefois blancs, étaient ternis, et ses pas résonnaient faiblement alors qu’elle grimpait les marches avec précaution.
Arrivant au troisième étage, elle trouva la porte de l’appartement de Lily. La serrure semblait intacte, mais la porte n’était pas verrouillée. Anna poussa doucement, et l’air lourd de l’intérieur l’accueillit, saturé d’un parfum floral fané mêlé à une odeur plus aigre, vaguement métallique.
Ses yeux s’ajustèrent à la pénombre. Les rideaux tirés laissaient passer une lumière grise et diffuse, éclairant un désordre étrange. Des tiroirs à moitié ouverts, des vêtements éparpillés au sol, des livres tombés d’une étagère. Pas un chaos pur, mais un témoignage d’un départ précipité. Anna avança dans une lenteur calculée, son cœur battant plus vite à chaque pas.
Au milieu du salon, une valise à moitié remplie attira son attention. Des vêtements froissés étaient jetés à l’intérieur sans soin, comme si leur propriétaire avait été interrompu brutalement. À côté, une petite boîte en bois fermée par un loquet simple. Anna l’ouvrit. À l’intérieur, une collection de lettres soigneusement pliées, portant des cachets de cire marqués des initiales "G.M." — Guillaume Monten.
Anna prit l’une des lettres et parcourut rapidement les lignes. Les mots, trop parfaits, suintaient une fausse intimité. Cependant, une lettre inachevée, posée en évidence dans la boîte, attira son attention :
> _"Lily,
> Tu te fais des idées. Ces allusions constantes à une vérité dissimulée ne sont qu’une distraction. Reviens à la raison, je t’en supplie. Nous avons trop à perdre si tu continues sur cette voie. Tu sais ce qu’ils sont capables de faire."_
Anna déglutit, ses yeux relisant les mots. Cette lettre contrastait fortement avec les autres, et son ton laissait entrevoir une tension que Guillaume semblait vouloir cacher. Elle rangea la lettre dans sa poche intérieure et ferma la boîte.
Elle reprit son exploration, s’approchant d’un bureau désordonné. Sous un amas de papiers inutiles, une photographie attira son attention. Anna la prit délicatement. C’était un cliché d’elles deux adolescentes, souriantes, en pleine lumière estivale. Le cadre portait d’infimes traces de doigts, confirmant qu’il avait été manipulé récemment. Pourquoi ? Par qui ?
À côté du cadre, elle découvrit un carnet en cuir noir, verrouillé par une petite attache métallique. En l’examinant, elle remarqua des marques d’usure sur les coins, signe qu’il avait été souvent utilisé. Elle tenta de l’ouvrir mais rencontra la résistance du verrou. Elle glissa le carnet dans son sac, son esprit notant de chercher un moyen de le déverrouiller plus tard.
Une sensation indéfinissable d’être observée s’empara d’elle tandis qu’elle avançait dans le couloir. Ses muscles se tendirent. Elle approcha lentement de la fenêtre, écartant légèrement le rideau. Une voiture noire était garée en contrebas, et un homme à l’intérieur semblait immobile, le regard fixé devant lui. Le moteur tournait au ralenti, mais les phares restaient éteints.
Anna recula, son souffle court. Était-ce une coïncidence ? Ou quelqu’un surveillait-il les lieux ? Elle inspira profondément, rassemblant son sang-froid. Elle ne pouvait se permettre de paniquer.
Elle termina son exploration, ses pas la ramenant vers la valise à moitié remplie. À cet instant, l’idée que Lily ait été précipitée dans une fuite résonna avec force. À l’entrée, ses yeux parcoururent une dernière fois les lieux. Rien ne semblait accidentel. Tout portait la marque d’un départ interrompu, d’une menace immédiate.
Plutôt que de sortir par la porte principale, Anna opta pour la porte de service. Elle se glissa dans une ruelle, ses pas précautionneux dans la lumière diffuse du matin. Une rafale glaciale souleva les pans de son trench, mais elle ne ralentit pas. Arrivant à une intersection, elle se retourna furtivement. La voiture noire n’était plus visible, mais la tension ne la quittait pas.
De retour chez elle, elle verrouilla soigneusement la porte et vérifia chaque fenêtre. Une fois ses chaussures retirées, elle s’adossa à son bureau, posant la lettre et le carnet devant elle. Ses pensées s’imbriquaient dans un puzzle chaotique. Guillaume semblait plus préoccupé par ce que Lily avait découvert que par sa disparition. Et cette voiture noire...
Anna ouvrit son carnet d’enquête et traça des lignes, reliant les indices : les lettres de Guillaume, la valise inachevée, le carnet verrouillé, et cet homme mystérieux. Leurs implications s’entremêlaient dans son esprit.
Une phrase de Lily dans sa lettre revint la hanter : _"L’erreur ici pourrait être fatale."_ Ces mots, empreints de désespoir, résonnaient désormais comme un avertissement glaçant.
Elle se pencha en arrière, ses yeux fixant la photo d’elles deux adolescentes. Elle se souvenait de leur refuge, de leurs secrets partagés. Peut-être que ce carnet contenait une clé, une voie vers les réponses qu’elle cherchait.
Alors que la pluie tambourinait contre les vitres, Anna sentit une détermination froide s’infiltrer en elle. Ce n’était que le début. Lily avait besoin d’elle, et elle ne pouvait se permettre d’hésiter.
Le grondement lointain d’un orage semblait murmurer une promesse : les vérités enterrées finiraient par être révélées, mais leur prix serait élevé.