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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 1Le Choix Décisif


Clara Villeneuve

Le silence dans le cabinet de Clara Villeneuve était presque oppressant, seulement troublé par le cliquetis occasionnel de la pluie contre les carreaux. La lumière tamisée de sa lampe de bureau projetait des ombres longues et anguleuses sur les murs tapissés de livres, donnant à l’espace un air de théâtre figé. Elle était assise, penchée sur son large bureau en bois massif, ses doigts effleurant le bord d’une feuille, un geste nerveux qu’elle ne remarquait même pas.

Devant elle, le dossier de Thierry Monroe trônait, impeccablement relié, comme une énigme froide qui refusait de se dévoiler. Elle relisait, pour la quatrième fois ce soir-là, les détails accablants de l’affaire. Marina Leblanc, journaliste d’investigation renommée et épouse de Monroe, avait été retrouvée morte dans leur villa chic de banlieue. L’arme du crime : un scalpel chirurgical portant les empreintes de Monroe. Pas d’alibi. Des témoins rapportaient une dispute violente le soir même de la mort. Le tableau était presque parfait dans sa simplicité brutale. Trop parfait, songea Clara soudainement.

Elle fronça les sourcils et feuilleta à nouveau les pages, traquant une faille. Une mention dans le témoignage des voisins attira son attention : ils avaient entendu des éclats de voix, mais aucun d’eux ne pouvait confirmer avec certitude si c’était bien la voix de Monroe. Pourquoi ce détail n’avait-il pas été interrogé davantage ? Elle posa le dossier et s’adossa dans sa chaise, fermant les yeux un instant.

Les mots de son mentor résonnaient dans son esprit : « La vérité, Clara, se cache souvent dans les marges. Cherche ce qui ne colle pas. » Mais était-ce là une véritable incohérence ou une illusion, née de son propre besoin d’exorciser le spectre de son erreur passée ? Elle revit brièvement le visage désespéré de cet homme innocent qu’elle n’avait pas réussi à sauver d’une condamnation injuste.

Le bruit d’une enveloppe tombant sur le bureau la fit sursauter. Elle ouvrit les yeux et réalisa qu’elle avait négligé une lettre, glissée dans le dossier par Monroe. Le pliage soigné et l’écriture nette sur le papier crème évoquaient une minutie troublante. Pendant un instant, elle hésita, pesant le dilemme. Une part d’elle voulait ignorer cette affaire – elle savait qu’elle risquait de s’y perdre. Mais une curiosité plus profonde, presque viscérale, l’emporta.

Elle ouvrit la lettre avec précaution.

*"Maître Villeneuve,

Je ne cherche pas la pitié ni la clémence. Je cherche seulement quelqu’un qui regarde au-delà des évidences. Marina croyait en vos principes, et elle voulait vous rencontrer. Avant sa mort, elle m’a confié que vous pourriez être notre seule chance de vérité.

Je suis innocent.

Thierry Monroe."*

La main de Clara se crispa instinctivement sur la lettre. Marina Leblanc voulait la voir ? Pourquoi ? Cette simple révélation fit naître une avalanche de questions. Pourquoi Monroe n’avait-il rien mentionné de cela aux enquêteurs ? Elle fixa le portrait du couple inclus dans le dossier. Marina, avec ses cheveux blonds en cascade et un sourire radieux, semblait pleine d’une vie éclatante. À côté d’elle, Monroe, plus réservé, affichait un regard distant, presque détaché, comme s’il portait déjà un fardeau invisible.

Clara inspira profondément et se leva, marchant lentement dans la pièce. Elle tenta de calmer le tourbillon de pensées qui s’agitait en elle. Prendre cette affaire signifiait bien plus qu’un défi juridique. Cela impliquait de plonger dans une bataille contre un système entier et de rouvrir des blessures personnelles qu’elle s’efforçait encore de refermer.

Un tintement métallique interrompit ses réflexions. Elle se retourna vers la lumière orange clignotante de son téléphone. Un nouveau message. Le numéro de l’expéditeur était masqué.

*"Vous avez fait le bon choix, mais à quel prix ?"*

Un frisson glacé lui parcourut l’échine. Ses yeux gris scrutèrent l’écran avec intensité, analysant chaque mot, chaque pixel. Qui aurait pu prévoir sa décision avant même qu’elle ne la prenne ? Elle éprouva un soudain besoin de vérifier son environnement, balayant la pièce du regard, prête à repérer le moindre indice de surveillance.

D’un geste rapide, elle éteignit le téléphone et retourna à son bureau. Avec une détermination nouvelle, elle saisit son agenda et y nota : « Visite – Prison de Fresnes » pour le lendemain matin. Elle ouvrit ensuite un tiroir verrouillé, où elle rangea la lettre de Monroe aux côtés de ses notes personnelles. Ce tiroir, son sanctuaire secret, contenait ses peurs et ses doutes les plus intimes, des pensées qu’elle ne partageait avec personne.

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Le lendemain matin, la grisaille parisienne semblait plus dense encore, comme si la ville elle-même portait un poids. Clara, sous un parapluie noir, se tenait devant les hauts murs austères de la prison de Fresnes. Les gouttes de pluie martelaient le tissu dans un rythme irrégulier qui résonnait avec la nervosité croissante qu’elle tentait de dissimuler.

Une fois à l’intérieur, elle fut conduite dans un parloir faiblement éclairé. Thierry Monroe était déjà assis à une table métallique, immobile. Il se leva légèrement en la voyant entrer, une politesse mécanique. Grand, avec une posture impeccable, il portait un costume qui, bien que froissé, trahissait encore une certaine élégance. Mais c’étaient ses yeux qui captivaient Clara. Bleus, froids et intensément scrutateurs, ils semblaient décortiquer chaque facette de son être.

« Maître Villeneuve, » commença-t-il, d’une voix calme, presque clinique. « Je vous remercie d’être venue. »

Clara s’assit face à lui, posant son sac à ses côtés. Elle croisa ses mains sur la table, adoptant une posture mesurée. « Je ne suis pas encore votre avocate, Monsieur Monroe. Je suis ici pour comprendre. »

Un léger sourire, empreint de sarcasme, effleura les lèvres de l’homme avant de disparaître. « Comprendre quoi ? Que je suis innocent malgré des preuves accablantes ? Ou que j’ai échoué à protéger ma femme ? »

Clara plissa légèrement les yeux, choisissant ses mots avec soin. « Que vous êtes soit un homme désespéré, soit un manipulateur exceptionnel. »

Monroe inclina légèrement la tête, comme pour saluer la franchise de cette réplique. « Marina croyait en vous, » dit-il après un instant de silence. « Elle m’a dit que parmi tous ces hypocrites, vous étiez différente. »

Clara sentit ses doigts se resserrer légèrement sur son stylo, un réflexe qu’elle ne réprima pas. « Pourquoi voulait-elle me voir ? » demanda-t-elle.

Monroe s’appuya contre le dossier de sa chaise, ses yeux se perdant dans un point du plafond. « Marina… enquêtait sur quelque chose de grand. De dangereux. Elle m’a toujours dit que si quelque chose lui arrivait, il faudrait vous contacter. Vous étiez… sa garantie. »

Clara fronça les sourcils. « Quel genre de danger ? Vous parlez en énigmes, mais je ne suis pas ici pour jouer. »

Il baissa alors son regard, plongeant ses yeux dans les siens. « Ce n’est pas une question à laquelle je peux répondre ici. Pas encore. Mais sachez que si vous vous engagez, il n’y aura plus de retour en arrière. »

Un silence pesant s’étira entre eux. Clara se leva, ajustant machinalement son tailleur sombre. « Je vais examiner votre dossier, Monsieur Monroe. Mais je vous avertis : si je découvre que vous me cachez la moindre chose essentielle, je me retirerai immédiatement. »

Un sourire glacial effleura les lèvres de Monroe. « Alors nous avons tous les deux beaucoup à perdre. »

En sortant, Clara tenta de rassembler ses pensées, mais le poids des implications la submergeait. La pluie s’intensifiait, brouillant les contours du monde autour d’elle. Alors qu’elle avançait lentement sous son parapluie, une seule pensée dominait : cette affaire n’était pas qu’un drame domestique. C’était un labyrinthe, et elle venait de s’aventurer sur un sentier dont elle ne voyait pas la fin.