Chapitre 1 — Disparitions Troublantes
Emma Lavoie
Les rues de Paris s’éveillaient sous un ciel gris perle, chargé d’humidité, alors qu’Emma Lavoie remontait le col de son trench beige, tentant de se protéger du vent mordant. Les pavés luisaient encore des pluies nocturnes, et les bruits des voitures, des conversations étouffées, et du cliquetis des talons sur le trottoir se mêlaient à une ambiance vibrante et oppressante. Une routine familière pour elle, mais ce matin-là, son esprit était accaparé par le dossier qu’elle serrait contre elle, dissimulé dans son sac en cuir noir.
Elle avait découvert l’enveloppe brune la veille, déposée devant la porte de son appartement. Aucun nom. Aucun message. Juste un cachet de cire rouge, marqué d’un motif énigmatique : un cercle entourant ce qui semblait être une grappe de raisin stylisée. Ce détail étrange l’avait intriguée, mais ce fut son contenu qui la marqua profondément. Lorsque le cachet se brisa, il libéra un amas de documents anonymes. Les premières pages suffirent à capter son attention. Une série de photos en noir et blanc de femmes disparues, chacune accompagnée d’une note manuscrite indiquant leur âge, leur dernier lieu connu, et un seul point commun : tous étaient liés à des cercles d’élite français.
Emma, assise à son bureau sous la lumière tamisée de sa lampe, avait passé des heures à éplucher les dossiers. Chacune de ces femmes semblait mener une vie parfaite. Étudiantes en art, avocates, héritières, leur parcours contrastait avec les silences entourant leurs disparitions. Les autorités avaient classé les affaires comme des fugues ou des suicides, mais une évidence ressortait de ce dossier : une connexion ténue mais troublante avec un club privé appelé "Nocturne", connu pour ses soirées exclusives et son accès réservé à l’élite française.
Elle se souvenait encore des frissons qui avaient parcouru ses bras lorsqu’elle avait fait défiler les pages. Ces disparitions n’étaient pas des coïncidences. Une part d’elle-même, fascinée par le mystère, ne pouvait s’empêcher de ressentir un malaise croissant. Depuis son erreur passée – cet article qui avait brisé des vies –, elle s’était promis de ne plus jamais prendre de risques inutiles. Mais ce dossier… il était impossible de détourner les yeux.
Poussant la porte d’un café parisien bondé, elle chercha refuge contre le froid extérieur. La chaleur et l’odeur mélangée de café fraîchement moulu et de croissants envahirent ses sens. Elle s’installa dans un coin, sortit son carnet de notes, et commença à organiser ses idées. Lorsqu’elle inscrivit "Nocturne" en majuscules sur une page vierge, un frisson lui parcourut la colonne vertébrale.
La première fois qu’elle en avait entendu parler, c’était lors d’un scandale passé. Une réunion secrète impliquant des transactions douteuses entre politiciens et chefs d’entreprise. L’affaire avait été étouffée, mais Nocturne était devenu un symbole de ce pouvoir inaccessible, une bulle hors de portée pour le commun des mortels.
Mais ce n’était pas tout. En lisant les dossiers, un nom revenait régulièrement, toujours sous une lumière indirecte mais intrigante : Raphaël Dumar. Héritier discret d’un empire familial, propriétaire d’un des vignobles les plus prestigieux de Provence, et investisseur dans plusieurs entreprises influentes, dont ce fameux club. Les photographies d’événements mondains montraient un homme élégant, aux costumes sombres et aux yeux d’un gris perçant. Cet homme évoluait dans les hautes sphères, mais le mystère qui l’entourait laissait un goût d’inachevé.
Emma ferma les yeux un instant, visualisant les informations qui s’accumulaient dans sa mémoire comme des pièces d’un puzzle encore incomplet. Raphaël Dumar représentait un point d’entrée. Si elle voulait comprendre ce qui se passait derrière les portes fermées du Nocturne, elle devait s’approcher de lui, même si cela signifiait marcher sur une corde raide.
Lorsque son téléphone vibra sur la table, elle sursauta. Un message s’afficha, un simple texto d’un ancien contact dans les milieux journalistiques : "Soirée au Nocturne demain. Liste des invités en PJ. Garde le silence." Emma ouvrit le fichier avec une rapidité fébrile, ses doigts effleurant l’écran. Le nom de Raphaël Dumar y figurait, bien sûr. Mais ce qui attira son attention était la mention "Invitations limitées – strictement sur recommandation."
Elle fixa l’écran un long moment, réfléchissant à ses options. Une pulsation sourde battit dans ses tempes. Elle avait moins de vingt-quatre heures pour trouver un moyen d’accéder à cet événement. Une tâche presque impossible, mais elle ne pouvait se résigner à laisser tomber.
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Le jour suivant, Emma se tenait devant son miroir, ajustant la fine chaîne dorée autour de son cou, un héritage discret de sa mère et un rappel silencieux de ses motivations. Toute la matinée, elle avait passé des appels, sollicité des contacts et, avec beaucoup de persuasion, obtenu une invitation grâce à l’intervention d’une ancienne amie d’université devenue mondaine. Ses vêtements – une combinaison noire élégante et des talons vertigineux – la rendaient méconnaissable. Elle savait que l’apparence comptait autant que l’assurance dans des cercles comme celui qu’elle s’apprêtait à infiltrer.
Le taxi la déposa devant une façade presque anodine du VIIIe arrondissement, dissimulant avec brio l’opulence qui régnait derrière ces murs. À l’entrée, un garde vérifia méticuleusement les invitations. Emma présenta la sienne, son cœur battant un peu plus vite que d’ordinaire. Les portes s’ouvrirent, et elle pénétra dans un autre monde.
Le "Nocturne" était un joyau dissimulé, baigné dans une lumière tamisée et réchauffé par les murs couverts de velours rouge et les lustres scintillants. Les conversations s’entremêlaient dans un bourdonnement feutré, mêlant le français et d’autres langues européennes. Un serveur passa près d’elle, lui tendant une coupe de champagne qu’elle accepta pour se fondre davantage dans l’atmosphère.
Elle se déplaça lentement, notant mentalement les visages, les langages corporels, et les groupes formant des cercles stratégiques. Le luxe ici n’était pas ostentatoire, mais il suintait des moindres détails : les montres, les bijoux, la texture des étoffes. Tout à coup, son regard s’arrêta sur une silhouette au centre de la pièce.
Raphaël Dumar se tenait près de l’angle d’une bibliothèque, ses doigts effleurant distraitement le bord de son verre. Il discutait calmement avec une femme vêtue de bleu marine, mais son regard semblait s’attarder ailleurs, presque absent. Emma nota les légers reflets argentés dans ses cheveux noirs et la précision presque calculée de ses mouvements. Un homme qui contrôlait chaque détail de son apparence et de son environnement.
Elle se força à détourner les yeux, consciente qu’elle devait avancer avec prudence. Son objectif principal était de rassembler des informations, pas de se faire remarquer. Mais une part d’elle, aussi infime soit-elle, brûlait de curiosité.
Alors qu’elle s’éloignait discrètement vers un balcon pour observer la scène depuis une distance plus sûre, elle sentit une présence derrière elle. Avant même de se retourner, elle entendit une voix grave et mesurée :
« Vous êtes nouvelle ici. Je me trompe ? »
Elle se figea, son cœur battant la chamade, avant de pivoter lentement. Raphaël Dumar était là, à quelques pas seulement, son regard gris acier fixé sur elle.
« Je suppose que je me fais trop remarquer, » répondit-elle avec un sourire espiègle, tentant de masquer son trouble.
« Pas nécessairement, » répliqua-t-il, un léger sourire effleurant ses lèvres. « Mais je remarque toujours les visages que je n’ai jamais vus. »
Leur échange fut bref, mais lourd de sous-entendus. Emma lut dans ses yeux un mélange de curiosité et de méfiance, comme s’il évaluait chaque mot, chaque geste. Une pensée traversa son esprit : savait-il déjà qui elle était ?
Raphaël inclina légèrement la tête, avant de s’éloigner comme il était venu, la laissant seule sur le balcon. Emma inspira profondément, les pensées tourbillonnant dans son esprit. Elle ignorait encore jusqu’où ce jeu l’entraînerait, mais une chose était certaine : elle ne reculerait pas.
Alors qu’elle observait les silhouettes dans la salle en contrebas, un détail attira son attention. Une femme, élégante mais nerveuse, discutait avec un homme à l’air imposant. Emma reconnut son visage sur une des photos du dossier. Une des disparues.
La peur et l’adrénaline montèrent en elle tandis qu’elle comprenait la portée de sa découverte. Le puzzle venait de se compliquer.