Chapitre 2 — Regard Magnétique
Emma Lavoie
La lumière tamisée du « Nocturne » baignait les murs recouverts de velours rouge, où des lustres scintillants diffusaient une clarté feutrée. Un murmure constant emplissait l’air, mélange de conversations discrètes et de rires étouffés. Emma avançait lentement, tenant sa coupe de champagne d’une main, le regard aiguisé tandis qu’elle scrutait les visages qui l’entouraient. Elle ajusta son attitude, adoptant une posture détendue, bien que chaque fibre de son être était tendue. Les bijoux scintillants, les étoffes luxueuses, les regards insistants qui semblaient évaluer tout le monde – tout cela trahissait les jeux d’influence et de pouvoir sous-jacents.
Elle sentait encore le poids de l’interaction précédente avec Raphaël Dumar. Son regard acier et son ton, si soigneusement mesuré, faisaient vaciller sa détermination d’une manière qu’elle ne voulait pas admettre. Une aura de danger enveloppait cet homme, et pourtant, il y avait quelque chose en lui qui la fascinait malgré elle. Elle secoua mentalement cette pensée. Elle ne pouvait pas se permettre de perdre de vue son objectif. Chaque seconde passée ici l'exposait à des risques accrus.
Près du bar en acajou, elle aperçut une femme dont la silhouette lui parut familière : une robe blanche, longue et fluide, dégageant une élégance classique. C’était elle – l’une des disparues mentionnées dans le dossier. L’adrénaline monta en Emma. La femme semblait nerveuse, ses gestes trahissant une tension palpable. L’homme robuste qui se tenait à ses côtés, vêtu d’un costume sombre parfaitement taillé, lui parlait d’une voix basse. Emma nota un détail : une chevalière ornée d’un motif gravé – une grappe de raisin stylisée. Son esprit photographia cette image. Cet anneau… elle était certaine de l’avoir déjà vu dans les documents envoyés. Une preuve. Une connexion.
S’efforçant de ne pas paraître précipitée, elle se glissa à travers la foule. Ses pas calculés semblaient synchronisés avec la musique de fond, alors qu’elle se rapprochait de la femme. S’arrêtant à quelques mètres, elle feignit un intérêt soudain pour un tableau à l’huile accroché au mur : un paysage provençal, où des collines ondulantes baignaient dans un crépuscule doré. Tout en se concentrant sur l’œuvre, elle tendit l’oreille pour capter leur conversation.
« Vous devriez rester discrète ce soir », murmura l’homme d’une voix grave mais précise. « Ils observent tout. »
La femme hocha la tête, mais son regard fuyant s’attardait ailleurs, comme si elle cherchait une issue. Emma sentit une détresse intense émaner d’elle, un mélange de peur et de résignation. Était-elle piégée ? Manipulée ? Ou pire, complice malgré elle ? Avant qu’Emma ne puisse décider de sa prochaine action, une main ferme se posa sur son bras. Elle retint un sursaut, pivotant pour faire face à celui qui l'avait surpris.
Raphaël Dumar.
Son regard acier l’enveloppa d’une intensité troublante, un mélange de curiosité et de contrôle. « Ce tableau est fascinant, n’est-ce pas ? » dit-il en désignant l’œuvre d’un geste nonchalant. Sa voix, basse et maîtrisée, semblait pénétrer sous sa peau.
Emma retrouva rapidement son aplomb. « Toujours fascinée par l’art », répondit-elle calmement, levant légèrement son verre comme pour détourner l’attention.
Un sourire discret effleura ses lèvres. « Ici, il y en a pour tous les goûts. Chacun trouve quelque chose ou… quelqu’un à admirer. »
Le sous-entendu était clair. Leur jeu de regards s’intensifia, chaque mot pesé comme dans une partie d’échecs mentale. Emma savait qu’elle devait reprendre le contrôle de l’échange avant qu’il ne devienne trop personnel.
« Et vous, monsieur Dumar ? » demanda-t-elle, son ton faussement désinvolte. « Qu’est-ce qui vous fascine ce soir ? »
Il prit une gorgée de son verre, une lueur amusée dans les yeux. « Les énigmes, mademoiselle… ? » Il laissa sa phrase suspendue, comme une invitation à se dévoiler.
Elle hésita un instant avant de répondre, choisissant soigneusement ses mots. « Durand. Claire Durand. »
Raphaël haussa un sourcil, un geste subtil qui suggérait qu’il ne croyait pas une seconde à cette fausse identité. « Enchanté, mademoiselle Durand. Vous êtes une énigme intéressante. Mais je suppose que vous le savez déjà. »
Avant qu’elle ne puisse répondre, une femme richement parée de diamants s’approcha de Raphaël avec une familiarité non dissimulée. « Raphaël, cher ami, on te cherche partout. »
Il s’inclina légèrement, mais son regard restait rivé sur Emma. « Pardonnez-moi. Il semble que mes obligations m’appellent. J’espère que nous aurons l’occasion de poursuivre cette conversation. »
Il disparut parmi la foule, la laissant seule avec ses pensées. Emma serra son verre un peu trop fort. Il savait. Ou, à tout le moins, il soupçonnait quelque chose. Mais pour le moment, une autre urgence occupait son esprit. La femme au manteau blanc. Elle tourna les yeux vers l’endroit où la femme se tenait auparavant, mais elle avait disparu.
Un frisson de frustration monta en elle. Comment avait-elle pu la perdre de vue ? Balayant la pièce du regard, elle remarqua une porte discrète au fond de la salle, qui se refermait doucement. Une ombre familière s’y glissait. Emma respira profondément avant de se diriger vers la porte.
Le couloir qui s’ouvrait devant elle était étroit et faiblement éclairé. La moquette épaisse sous ses pieds étouffait le bruit de ses pas, mais l’atmosphère changea radicalement. Le luxe feutré des salons laissait place à une sobriété oppressante. Une odeur de poussière et de bois flottait dans l’air, et l’obscurité semblait peser davantage à chaque pas.
Lorsqu’elle atteignit un tournant, elle se retrouva face à la femme en blanc. Cette dernière sursauta, la fixant avec des yeux élargis par la panique.
« Qui êtes-vous ? » demanda-t-elle, sa voix tremblante.
Emma leva lentement les mains, cherchant à paraître non menaçante. « Je veux vous aider. Vous êtes… vous êtes en danger. »
La femme secoua la tête, ses traits se durcissant. « Vous ne comprenez rien. Vous n’auriez pas dû venir ici. »
Emma tenta de s’approcher, mais elle recula précipitamment, jetant un regard nerveux derrière elle.
« Écoutez », insista Emma, son ton empreint de sincérité. « Parlez-moi. Si vous savez quelque chose, je peux vous protéger. »
Un bruit résonna alors dans le couloir – des pas approchaient. La panique dans les yeux de la femme se transforma en terreur. « Vous devriez partir », murmura-t-elle. « Vous ne savez pas à qui vous avez affaire. »
Avant qu’Emma ne puisse réagir, elle s’élança dans la direction opposée, disparaissant dans l’ombre.
Les pas se rapprochaient. Emma n’avait pas le choix. Elle fit demi-tour et retrouva le salon principal, le souffle court. Elle tenta de se fondre dans la foule, mais son esprit restait focalisé sur la femme. Une chose était certaine : cette dernière détenait des réponses.
Son regard croisa brièvement celui de Raphaël, de l’autre côté de la pièce. Il semblait absorbé dans une conversation, mais Emma n’était pas dupe. Il n’oubliait rien.
Quand elle quitta enfin le bâtiment, l’air frais de la nuit lui procura un soulagement fugace. Elle marcha rapidement, ruminant les événements de la soirée, consciente que les pièces du puzzle se multipliaient.
Mais dans les ombres des rues parisiennes, une silhouette silencieuse la suivait, ses pas fondus dans l’obscurité. Emma, inconsciente de ce danger, continuait d’avancer, chaque pas l’entraînant un peu plus profondément dans un jeu mortel.