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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 1Prologue : Les Dernières Paroles


Élisa Montaigne

La pluie tombait doucement sur Paris, une bruine fine et persistante, dans un silence brisé uniquement par le bruit régulier des gouttelettes frappant les pavés. Élisa avançait d’un pas rapide dans l’allée bordée de tilleuls menant à l’Hôtel Particulier Montaigne. L’air humide portait un mélange familier de parfum floral et de fumées urbaines, mais ce soir, une tension indéfinissable flottait.

Les imposantes grilles en fer forgé se refermèrent derrière elle, grinçant légèrement sous l’effort. Une lumière pâle filtrait des fenêtres du deuxième étage, projetant des ombres dans le jardin parfaitement entretenu. Pourtant, Élisa sentit un poids dans l’air, une nervosité qu’elle n’avait jamais éprouvée auparavant, comme si la maison elle-même retenait son souffle.

En s’approchant de la porte principale, elle remarqua qu’elle était entrouverte. Un détail anodin en apparence, mais suffisant pour provoquer un frisson qui glissa le long de sa nuque. Elle s’arrêta, scrutant les alentours dans la lumière vacillante des lampadaires. Sa main hésita un instant sur la poignée avant de pousser la porte, qui s’ouvrit sans un bruit, révélant le vaste hall d’entrée.

Le marbre immaculé du sol brillait faiblement sous la lumière dorée des appliques murales. Tout semblait en ordre, mais l’absence des domestiques, toujours prompts à l’accueillir, était inhabituelle.

« Monsieur Montaigne ? » appela timidement une voix derrière elle. Élisa pivota et aperçut Marie, l’une des employées de maison, debout sur le perron, ses mains tordant nerveusement le tissu de son tablier.

« Marie, pourquoi êtes-vous encore ici ? » demanda Élisa, maîtrisant sa voix pour masquer l’inquiétude qui montait en elle.

« Je… j’ai cru entendre quelque chose, mademoiselle, un bruit… étrange. J’ai préféré attendre. »

Son ton hésitant envoya une vague de malaise à Élisa. « Merci, Marie. Rentrez chez vous pour ce soir. Je vais voir ce qu’il en est. »

Marie parut hésiter, jetant un regard inquiet à l’intérieur. Mais face à l’aplomb d’Élisa, elle hocha la tête et repartit vers le portail. Quand Élisa referma la porte, le murmure lointain de la pluie fut coupé, plongeant l’hôtel dans un silence presque oppressant.

Elle traversa le hall d’entrée, ses talons claquant doucement sur le sol glacé, et s’engagea dans le couloir menant à la bibliothèque. Cette pièce, avec ses étagères d’acajou débordant de livres anciens, était le sanctuaire de son père, un espace empreint d’une aura de savoir et de mystère.

En approchant des doubles portes en bois foncé, elle remarqua que l’une d’elles était entrouverte. Une odeur métallique, acide et dérangeante, s’échappait de la pièce.

« Père ? » appela-t-elle, sa voix résonnant doucement dans le couloir.

Elle poussa la porte, et son monde bascula.

Étienne Montaigne était affalé dans son fauteuil en cuir, sa chemise blanche maculée de rouge. Une tache sombre s’étendait lentement sous lui, infiltrant la moquette beige. Ses doigts tremblaient faiblement, cherchant quelque chose sur l’accoudoir.

« Élisa… » murmura-t-il, sa voix à peine audible.

Elle se précipita à genoux à ses côtés, ses mains tentant désespérément de comprimer la plaie béante sur son flanc. Le sang, chaud et poisseux, s’échappait malgré ses efforts.

« Père, tenez bon, j’appelle une ambulance ! » Sa voix, d’abord ferme, se brisa alors qu’elle fouillait frénétiquement dans la poche de son manteau pour son téléphone. Mais la main d’Étienne attrapa faiblement son poignet, l’arrêtant net.

« Non… écoute-moi… » Chaque mot semblait lui coûter une éternité. « Fais confiance… à l’ombre… pas à la lumière… »

Un léger sourire passa sur son visage, fugace, avant que ses yeux noisette – si souvent remplis d’une autorité implacable – ne se voilent. Sa main retomba mollement, glissant du poignet d’Élisa.

« Père ? Père ! » s’écria-t-elle, sa voix montant d’un ton, un mélange de désespoir et de colère.

Le silence de la pièce sembla s’épaissir autour d’elle. Une vague de chagrin l’envahit, mais elle repoussa ce sentiment, le remplaçant par une froide concentration. Il fallait agir.

Elle balaya la pièce du regard. Tout semblait immaculé, comme si rien ne s’était passé, mais un détail attira son attention : une chaise légèrement déplacée près du bureau, ses pieds traçant de fines marques sur le tapis. Une éraflure sur le bois verni suggérait une lutte.

Sur le coin du bureau, une dague gisait, sa lame fine et élégante tachée de sang. Élisa tendit la main pour la saisir, mais un bruit sourd venant du couloir la figea.

Elle se redressa, ses talons effleurant le tapis épais pour ne pas faire de bruit. Ses yeux restaient fixés sur la porte entrebâillée, son souffle court.

« Qui est là ? » lança-t-elle, sa voix froide et maîtrisée malgré la terreur qui la rongeait.

Aucune réponse. Mais quelque chose bougea dans l’ombre – un mouvement à peine perceptible, comme une silhouette fuyante.

La porte de la bibliothèque s’ouvrit brusquement, laissant une rafale d’air froid s’engouffrer dans la pièce. Élisa recula d’un pas, ses doigts agrippant instinctivement la dague.

Elle s’approcha lentement de l’entrebâillement, jetant un œil dans le couloir désormais désert. Pourtant, elle ne pouvait se défaire de l’impression qu’elle n’était pas seule.

Refermant la porte à double tour, elle s’adossa un instant au bois massif, essayant de calmer son souffle. Son regard retourna sur le corps inerte de son père, et une vague de souvenirs déferla sur elle : les longues soirées à discuter stratégie, son rire rare mais chaleureux, ses leçons sur la prudence et le pouvoir.

Mais il n’était plus là.

Assise à ses côtés, elle sentit un mélange détonant de chagrin, de colère et de peur. Une détermination froide émergea au milieu de ces émotions. Elle serra la poignée de la dague, consciente que cet acte scellait un pacte silencieux.

Les dernières paroles de son père résonnèrent dans son esprit : « Fais confiance à l’ombre, pas à la lumière. » Était-ce un avertissement ? Une énigme ?

Elle ne savait pas encore ce que cela signifiait, mais elle comprit une chose : la lumière douce et dorée de l’Hôtel Particulier Montaigne cachait désormais des ténèbres qu’elle devrait affronter seule.

Dehors, la pluie continuait de tomber sur Paris, accompagnée d’un grondement lointain de tonnerre. Une étrange mélodie de danger pesait sur la nuit.