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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 1Arrivée à Ravencourt


Claire Duval

Le vent siffla comme un spectre furieux alors que la calèche s'engageait sur le chemin sinueux menant au Château de Ravencourt. Claire, bien que protégée par un manteau épais, ne pouvait échapper à l’humidité glaciale qui imprégnait l’air. Ce froid semblait s’insinuer dans ses os, tout comme une étrange sensation d’appréhension. À travers la fine pluie tombant en rideaux, elle distingua pour la première fois les silhouettes imposantes du domaine. Les tours noires, hautes et austères, se dressaient contre un ciel lourd d'orage, défiant la lumière du jour. Une oppression insidieuse étreignit son esprit, comme un avertissement silencieux qu’elle s’efforça de repousser.

Le cocher, un homme âgé au visage marqué par les ans et les intempéries, rompit le silence qu’il avait maintenu tout au long du voyage. « On dit que ce château dévore les âmes, mademoiselle, » murmura-t-il, avec un mélange de crainte et de superstition dans la voix. « Mais vous êtes bien courageuse, ou peut-être bien imprudente. »

Claire, bien qu’intriguée, afficha une expression calme et répondit d’un ton mesuré. « Merci de votre inquiétude, monsieur, mais je ne suis pas venue ici par hasard. »

Le cocher hocha la tête, mais son regard glissa à nouveau vers les tours sombres du château, chargé d’une inquiétude qu’il ne pouvait dissimuler. Lorsque les grandes grilles en fer forgé apparurent dans la lumière diffuse de l’aube, elles s’ouvrirent d’elles-mêmes dans un grincement prolongé et plaintif, comme si elles se réveillaient après un long sommeil.

La calèche s’arrêta devant une imposante porte en bois massif, ornée de sculptures complexes représentant des motifs floraux et des figures énigmatiques. Alors que Claire descendait, ses bottines s’enfoncèrent légèrement dans la terre détrempée. Elle sentit une bouffée d’air glacé, presque surnaturelle, l’entourer. Avant qu’elle n’ait le temps de frapper à la porte, celle-ci s’ouvrit lentement, révélant une silhouette voûtée.

« Bienvenue à Ravencourt, mademoiselle Duval. » La voix rauque et usée par les années appartenait à une femme d’âge mûr, vêtue de noir, dont l’austérité semblait parfaitement s’accorder à l’atmosphère pesante du château. « Je suis Madame Dupont, la gouvernante en chef. Suivez-moi, s’il vous plaît. »

Claire hocha simplement la tête et franchit le seuil. Une vague de froid plus profonde encore que celle de l’extérieur la saisit aussitôt. L’air à l’intérieur semblait chargé d’humidité et de silence. Le Hall d’Entrée, vaste et imposant, se déploya devant elle. Le sol en damier noir et blanc, usé par les siècles, formait un motif hypnotique qui semblait s’étirer à l’infini. Les murs, ornés de portraits des ancêtres Montfort, luisaient faiblement sous la lumière vacillante d’un gigantesque lustre suspendu au plafond. Les regards sévères des figures peintes semblaient suivre chacun de ses mouvements, une illusion que son esprit rationnel tenta de balayer.

« Ces murs… renferment bien des secrets, » murmura Madame Dupont, jetant un regard prudent autour d’elle. Puis, voyant le regard insistant de Claire sur les portraits, elle ajouta : « Certains disent même qu’ils observent plus qu’ils ne devraient. »

Claire détourna les yeux, non sans ressentir une étrange sensation de malaise. Un son lointain résonna dans un coin obscur du Hall — le grincement d’un bois ancien ou peut-être… quelque chose d’autre. Elle fronça les sourcils, mais se concentra sur l’architecture et les détails de l’endroit : les chandeliers ornés, les corniches recouvertes d’une fine couche de poussière, et cette odeur caractéristique de pierre humide qui semblait imprégner les lieux. Tout, dans ce hall, racontait une histoire de grandeur passée et de secrets oubliés.

« Vos quartiers ont été préparés. Je vais vous y conduire, » dit Madame Dupont d’un ton ferme, déjà en train d’avancer d’un pas mesuré.

Claire emboîta le pas, traversant des couloirs étroits et faiblement éclairés où l’air semblait encore plus dense, presque palpable. Sur leur chemin, elles croisèrent quelques domestiques qui baissaient rapidement les yeux, murmurant à peine un salut. Ce silence, presque oppressant, finit par briser la patience de Claire.

« Est-ce toujours aussi… silencieux ici ? » demanda-t-elle, sa voix résonnant légèrement dans le couloir.

La gouvernante s’arrêta une fraction de seconde, ses lèvres se crispant avant de répondre. « Le silence est une habitude ici. Ceux qui parlent trop attirent l’attention. »

Avant que Claire ne puisse demander ce qu’elle impliquait, Madame Dupont reprit sa marche. Elles arrivèrent devant une porte modeste. La gouvernante l’ouvrit, révélant une chambre simple mais accueillante.

« Voici votre chambre. Vous y trouverez tout ce dont vous avez besoin. Si vous avez des questions, je suis à votre disposition. Cependant… » Elle marqua une pause, fixant Claire intensément. « …n’entrez jamais dans les zones interdites. Et surtout, évitez les miroirs la nuit. »

Claire haussa un sourcil, mais avant qu’elle ne puisse poser la moindre question, Madame Dupont tourna les talons et quitta la pièce sans un mot de plus.

Seule pour la première fois depuis son arrivée, Claire posa son sac sur le lit et examina la pièce. Une lampe à huile diffusait une lumière douce, et une petite armoire en bois patiné trônait dans un coin. L’atmosphère était presque chaleureuse, mais un détail attira immédiatement son attention : un grand miroir suspendu au mur, son cadre doré terni par le temps.

Elle s’en approcha, contemplant son reflet. Ses cheveux auburn s’étaient échappés de son chignon, encadrant un visage marqué par la fatigue du voyage. Elle sentit instinctivement sa main effleurer le médaillon qu’elle portait toujours autour du cou. Ce réflexe, qu’elle ne contrôlait pas, sembla apaiser momentanément la sensation de malaise qui montait en elle. Pourtant, alors qu’elle fixait son reflet, une ombre au loin, dans l’obscurité de la pièce, sembla bouger. Elle se retourna brusquement, mais il n’y avait rien.

Un léger grattement à la porte interrompit ses pensées. Elle hésita, mais quand elle ouvrit, ce n’était que Madame Dupont, une expression encore plus grave sur le visage.

« Une dernière chose, mademoiselle. » Sa voix baissa presque à un murmure, comme si elle craignait d’être entendue. « Ce lieu a une volonté propre. Soyez prudente. »

Avant que Claire ne puisse répondre, la gouvernante disparut dans le couloir sombre, laissant derrière elle un silence presque assourdissant.

Claire referma lentement la porte, s’adossant à celle-ci. Son pouls s’accéléra inexplicablement, et son regard dériva à nouveau vers le miroir. Ravencourt n’était pas seulement un château. C’était une énigme, un piège peut-être… mais aussi la clé de son passé.

Elle inspira profondément. Les réponses qu’elle cherchait étaient ici. Elle n’avait pas traversé ces portes pour reculer. Pas maintenant.