Télécharger l'application

Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 1Prologue : La Disparition


Omniscient

La pluie tombait sur Paris, dessinant des rivières translucides dans les pavés inégaux des ruelles désertes. Sous la lumière tremblotante des réverbères, une silhouette frêle courait, ses cheveux bruns clairs plaqués contre son visage par l’averse. Elisa Moreno haletait, ses mains tremblantes s’accrochant à ce qui restait de sa force. Son souffle, haché par une peur viscérale, s’entremêlait aux battements assourdissants de son cœur.

Elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, son regard accrochant des ombres mouvantes qui semblaient danser à la lisière de son champ de vision. L’ombre qu’elle fuyait ne produisait aucun bruit, mais sa présence était une entité palpable, obsédante. Pourquoi elle ? Pourquoi maintenant ? Les mots de Lucia résonnèrent dans son esprit, coupants et protecteurs : *"Promets-moi de rester prudente, Elisa. Promets-le-moi."*

Le Pont des Ombres se dressait devant elle, un arc de pierre ancienne enveloppé de brume. La Seine, noire comme de l’encre, s’étendait en contrebas, ses eaux renvoyant les éclats lunaires en un millier de fragments nerveux. Elisa hésita un instant, ses jambes fléchissant sous le poids de l’épuisement, mais l’instinct de survie reprit le dessus : continuer, courir, fuir.

Chaque pas résonnait étrangement, amplifié par le silence oppressant des rues. Elle atteignit le centre du pont, glissant sur le pavé humide. Ses doigts tremblants effleurèrent machinalement le pendentif autour de son cou, un cadeau de Lucia, comme une dernière tentative de se raccrocher à quelque chose de tangible. Une promesse.

Puis, elle le sentit.

Ce n’était pas un bruit, ni une image. C’était une présence, froide et invasive, qui s’insinuait dans ses os comme du givre, rendant sa respiration encore plus laborieuse. Elisa se figea, ses mains crispées sur le rebord du pont. Elle n’osait pas se retourner.

« Pourquoi fuir, mon enfant ? »

La voix était douce, presque caressante, mais chaque mot portait en lui une menace glaciale, une promesse de douleur. Elisa tourna lentement la tête, son cœur battant à tout rompre. À quelques mètres d’elle, une silhouette se découpa dans les ombres. L’homme — si c’était un homme — portait des vêtements sombres qui semblaient se fondre dans la nuit. Ses traits anguleux, presque inhumains, lui donnaient l’apparence d’une sculpture macabre animée par une force qui n’avait rien de naturel. Ses yeux, noirs et insondables, semblaient aspirer la lumière.

« Tu n’étais pas celle que je cherchais… » murmura-t-il, un sourire glacial étirant ses lèvres, révélant des dents d’une blancheur inquiétante.

Elisa recula instinctivement, heurtant le parapet du pont. L’humidité glacée de la pierre traversa ses vêtements comme un avertissement.

« Quoi… qu’est-ce que vous voulez ? » balbutia-t-elle, sa voix brisée par la terreur et l’épuisement.

L’homme pencha légèrement la tête, étudiant son visage comme un peintre scruterait une esquisse incomplète. « Ce que je veux ? » Il laissa échapper un ricanement doux et cruel. « Ce n’est pas une question de vouloir. Je ne suis qu’un guide dans ce théâtre obscur. Mais toi, Elisa… tu es une note discordante dans une symphonie bien plus grande. Une erreur... »

Elisa secoua la tête, des larmes brouillant sa vision. Elle chercha dans son esprit une issue, une échappatoire, mais la seule pensée claire qui lui venait était le visage de Lucia. *Je ne veux pas mourir... pas comme ça. Pas sans la revoir.*

Elle tenta de plaider, sa voix presque inaudible : « S’il vous plaît… je ne sais pas ce que vous voulez. Je ne suis personne. Je... je n’ai rien à voir avec tout ça. »

Le sourire du Marionnettiste s’élargit, mais il n’y avait aucune chaleur dans cette expression. « Rien à voir ? Oh, ma chère, chaque fil est entremêlé... et toi, tu brilles plus que tu ne le crois. »

D’un mouvement rapide et presque imperceptible, il tendit une main pâle jusqu’à son menton, forçant son regard à croiser le sien. Elisa sentit une vague de froid s’infiltrer dans son esprit, chaque pensée se fragmentant comme du verre brisé.

« Regarde-moi. » Sa voix se fit hypnotique, enveloppante, comme un courant irrésistible.

Des images floues traversèrent son esprit : un visage familier mais oublié, une lumière rougeoyante, un cercle de silhouettes menaçantes, et au centre, une figure indistincte. Une douleur fulgurante, semblable à des aiguilles lacérant son crâne, la fit gémir.

Elle tomba à genoux, ses doigts s’accrochant désespérément au rebord du pont. « Non… non... » murmura-t-elle, ses larmes se mêlant à la pluie.

L’homme se pencha légèrement, comme un acteur savourant son moment. « Ne t’inquiète pas, ma douce Elisa. Ta fin n’est qu’un prélude. »

Elisa trouva la force de murmurer une dernière question, une question désespérée, chargée de tout ce qui lui restait : « Qui… qui êtes-vous ? »

Il se redressa, dominant son frêle corps effondré. Le vent nocturne fit flotter les pans de son long manteau sombre, et l’obscurité sembla se resserrer autour de lui.

« On m’appelle le Marionnettiste des Ombres. Souviens-toi de ce nom… si toutefois tu en as la chance. »

Avant qu’elle ne puisse réagir, il tendit une main froide comme la mort et la poussa sans effort par-dessus le parapet. Elisa bascula dans le vide, son cri s’éteignant en un gargouillis suffoqué lorsqu’elle heurta la surface glaciale de la Seine.

L’eau l’enveloppa, noire et impitoyable, s’infiltrant dans ses poumons alors qu’elle se débattait vainement contre les courants impitoyables. Au-dessus d’elle, la lumière du pont semblait vaciller, se transformant en une ombre mouvante. La dernière chose qu’elle vit fut le visage du Marionnettiste, penché au bord du pont, son sourire cruel illuminé par la lueur blafarde de la lune.

Puis, tout devint silence.

Lorsque la surface de la Seine se calma, le Marionnettiste se tourna et disparut dans la nuit, ses pas s’effaçant comme une brise. Autour de lui, Paris reprenait son souffle, inconsciente du drame qui venait de se jouer.

Mais sur le Pont des Ombres, un parfum métallique persistait, une promesse tacite de tragédies à venir.