Chapitre 1 — L'Arrivée des Émissaires Royaux
Alicia de Villemont
Le silence du monastère était une musique familière pour Alicia. Les jours s'écoulaient dans une routine immuable, rythmée par les cloches et les murmures des prières. La lumière pâle du matin filtrait à travers les vitraux anciens, projetant des éclats colorés sur les murs austères de la chapelle, où elle se tenait souvent après l’office, les mains jointes. Pourtant, même dans ce lieu de sérénité, une étrange sensation d’être en décalage persistait, comme si ses pensées flottaient sur des eaux plus profondes et inaccessibles.
Ce matin-là, pourtant, la quiétude fut brisée par un bruit inhabituel : le roulement de roues sur les pavés bruts et le martèlement des sabots des chevaux. Alicia, qui lisait dans le jardin clos, releva brusquement la tête. Les hautes portes de bois du monastère s’ouvrirent avec un grincement lugubre. Trois cavaliers vêtus de noir pénétrèrent dans la cour, suivis d’un carrosse dont les dorures scintillaient cruellement sous la lumière du soleil.
Les sœurs se regroupèrent instinctivement, se plaçant entre Alicia et les nouveaux venus, formant une barrière silencieuse. Alicia, immobile, sentit une tension sourde s'élever autour d’elle. Ses doigts se refermèrent machinalement sur le médaillon sous sa robe, dont le métal froid semblait vibrer légèrement contre sa peau.
Un homme descendit du carrosse. Il portait un uniforme noir impeccablement ajusté, orné d’un insigne en forme de lys noir, symbole de la couronne. Sa stature imposante et son visage sévère lui donnaient un air d’autorité indiscutable, comme une lame prête à frapper. Il balaya le groupe d’un regard glacial avant de s’avancer.
« Je suis le capitaine Léonard, émissaire de Sa Majesté Louis XVII », déclara-t-il, sa voix résonnant comme un glas dans la cour autrement tranquille. « Nous sommes ici pour Alicia de Villemont. »
Le nom flotta un instant dans l’air comme une fumée empoisonnée. Alicia sentit tous les regards se tourner vers elle. Une vague de chaleur glacée envahit son corps alors qu’elle luttait pour maintenir son calme.
Sœur Marguerite, doyenne du monastère, fit un pas en avant. Sa silhouette frêle contrastait avec la détermination dans son regard.
« Cette jeune femme est sous notre protection, capitaine. Que lui veut la cour ? » dit-elle d’une voix tremblante mais ferme.
Léonard sortit un parchemin scellé par la cire noire royale et le tendit sans un mot. Marguerite, ses mains légèrement tremblantes, brisa le sceau et parcourut rapidement les lignes du décret. Un voile de douleur traversa ses traits ridés.
« Cela ne peut être vrai… » murmura-t-elle, abaissant le papier. Son regard se posa sur Alicia, et pour la première fois, la doyenne sembla hésiter.
Alicia, jusque-là silencieuse, trouva enfin sa voix. « Pourquoi moi ? » demanda-t-elle, le ton oscillant entre défi et désespoir.
Le capitaine Léonard posa sur elle un regard froid, comme s’il pesait chaque mot avant de répondre. « Vous êtes nécessaire à la survie du royaume, Mademoiselle de Villemont. Vous comprendrez en temps voulu. Préparez-vous. Nous partons dans une heure. »
Il inclina légèrement la tête et fit un signe brusque à ses hommes avant de retourner au carrosse.
Les murmures des sœurs s’élevèrent comme un chant de désespoir. Certaines pleuraient, d’autres murmuraient des prières. Alicia, au centre de cette scène, se sentait étouffée par leur douleur collective.
Sœur Marguerite s’approcha et posa des mains tremblantes sur ses épaules. « Mon enfant, écoute-moi bien. Je ne sais pas ce qu’ils attendent de toi, mais leur intention ne peut être pure. Reste vigilante. Ne fais confiance à personne. »
Elle sortit alors un médaillon de sa poche, identique à celui qu’Alicia portait, mais orné d’une gravure complexe représentant une lune entourée de glyphes. « Ce médaillon appartenait à ta mère. Je l’ai gardé, pensant que ce jour viendrait. Elle disait qu’il renferme des réponses, mais moi-même, je n’ai jamais pu en percer tous les secrets. Prends-le, et garde-le près de toi. »
Les yeux d’Alicia s’embuaient de larmes, mais elle prit l’objet avec une révérence silencieuse, le serrant contre sa poitrine.
L’heure écoulée trop vite, Alicia se retrouva devant le carrosse, une petite valise à la main. Les sœurs s’étaient rassemblées pour un dernier adieu. Marguerite, stoïque, ne laissait transparaître que l’ombre de son chagrin, mais ses yeux brillaient d’une inquiétude indélébile.
Alicia monta à bord, ses jambes tremblantes. Les lourdes portes du carrosse se refermèrent derrière elle dans un bruit sourd, et le véhicule démarra. Par la fenêtre, elle lança un dernier regard au monastère. Les murs qu’elle avait toujours connus comme un cocon protecteur semblaient désormais minuscules, avalés par l’immensité du monde extérieur.
Le paysage défila rapidement, les collines verdoyantes laissant place à des campagnes brumeuses où les arbres semblaient se pencher comme pour chuchoter des avertissements. Les ruines des villages apparaissaient çà et là, des cicatrices silencieuses laissées par la "Grande Chute".
Alicia observait ces vestiges avec un mélange de fascination et de malaise. Chaque pierre, chaque demeure abandonnée semblait murmurer une histoire oubliée, et une étrange mélancolie s’insinua en elle. Était-elle destinée à devenir l’une de ces âmes perdues, consumée par un monde qu’elle ne comprenait pas encore ?
Elle sentit une tension croissante, comme si le carrosse la menait non seulement vers Versailles, mais vers quelque chose de plus sombre, un point de non-retour.
Le capitaine Léonard chevauchait aux côtés du véhicule, droit et impassible, mais Alicia crut voir son regard se poser brièvement sur elle à travers la fenêtre. Il y avait quelque chose d’étrange dans ses yeux, un mélange de distance et de résignation.
Dans l’obscurité croissante, Alicia se recroquevilla légèrement sur elle-même, serrant les deux médaillons dans ses paumes. Le froid métallique semblait pulser faiblement, comme un cœur sous ses doigts.
À mesure que la lumière du jour s’estompait, les ombres s’allongeaient, envahissant le paysage. Alicia ferma les yeux, cherchant un fragment de paix, mais elle ne trouva que des éclats de lumière et des silhouettes mouvantes, des fragments de rêves qu’elle ne comprenait pas encore.
Le carrosse poursuivit son chemin, inexorable, vers un avenir qu’elle ne pouvait ni prévoir ni fuir.