Chapitre 1 — Les Premières Ombres
Camille Leroux
Les talons de Camille résonnaient sèchement sur le marbre froid du palais de justice, chaque claquement semblant amplifier le poids de la journée. Elle venait de remporter un procès difficile, mais une étrange lourdeur pesait sur ses épaules. Les murmures persistants dans les corridors, les regards à la fois admiratifs et méfiants de certains collègues... Tout cela vibrait encore dans son esprit, tel un écho qui refusait de s'éteindre. "L’affaire Leroux", comme on la nommait désormais, était devenue à la fois un symbole de succès et une cible pour les langues vipérines. Était-elle allée trop loin dans sa quête de justice ? Avait-elle sacrifié une part essentielle d’elle-même dans cette victoire ? Ces pensées, toujours plus pressantes, tourbillonnaient en elle tandis qu’elle nouait son écharpe autour de son cou, prête à affronter l’air glacial de la nuit parisienne.
Elle poussa les lourdes portes du tribunal, et un souffle d’air froid la frappa, mordant sa peau. Paris scintillait sous un voile de brume, les lampadaires projetant des halos dorés sur les pavés humides. Le taxi qu’elle avait appelé l’attendait à quelques mètres. Camille s’y engouffra rapidement, rabattant le col de son trench pour se protéger du froid qui s’infiltrait jusque dans ses os.
L’appartement haussmannien qu’elle partageait avec Victor était plongé dans une lumière tamisée lorsqu’elle pénétra dans le vaste salon. L’air portait une odeur subtile de cire à parquet, mêlée à celle, familière et apaisante, du café noir qu’il avait préparé plus tôt. Les hauts plafonds et les meubles aux couleurs neutres accentuaient l’atmosphère austère et presque impersonnelle de l’endroit. Pourtant, c’était leur chez-eux, du moins en apparence.
Le silence régnait, seulement troublé par le tic-tac délicat de l’horloge murale. Victor était là, installé dans son fauteuil favori près de la bibliothèque, un manuscrit à la main. Ses doigts fins tournaient une page avec la lenteur calculée d’un homme absorbé, mais il ne leva même pas les yeux lorsqu’elle entra.
« Bonsoir, » lança-t-elle d’un ton mesuré, en déposant son sac sur la console près de la porte.
Victor répondit après un moment, son regard toujours rivé sur les pages devant lui. « Bonsoir. Ta journée s’est bien passée ? »
« Intense, mais fructueuse, » répondit-elle en s’approchant. Elle se laissa tomber sur le canapé en face de lui, retirant ses escarpins d’un geste las. « Et toi ? »
Il haussa les épaules, un mince sourire effleurant ses lèvres. « J’ai avancé sur un nouveau chapitre. Rien de très palpitant. »
Le silence s’installa entre eux, dense et oppressant, comme une barrière invisible. Camille observa son mari, tentant de décrypter l’homme qu’elle avait cru connaître si intimement. Victor Morel, l’écrivain aux récits fascinants, l’homme charismatique qu’elle avait épousé. Mais ce soir-là, il semblait distant, presque irréel, comme un personnage figé dans ses propres fictions.
« Tu étais encore plongé dans tes histoires toute la journée ? » demanda-t-elle avec une pointe d’ironie, espérant percer l’épaisseur de son détachement. « Parfois, j’ai l’impression que tu disparais complètement dans tes mondes imaginaires. »
Victor leva enfin les yeux vers elle, son sourire se renforçant, sans que ses yeux ne perdent leur opacité. « Et toi, parfois, j’ai l’impression que tu te perds dans tes affaires judiciaires. Peut-être qu’on a cela en commun. »
Le sous-entendu glissa entre eux comme une lame, aiguisée et précise. Camille détourna le regard, ses pensées s’enfonçant dans des spirales de doute. Les reflets des lampadaires dans la cour intérieure dansaient sur les fenêtres, projetant des ombres mouvantes sur les murs épurés. Elle inspira profondément, tentant de repousser cette étrangeté qui s’installait entre eux depuis des mois.
Elle se leva et s’approcha de lui, posant une main hésitante sur son épaule. « Victor, est-ce qu’on peut arrêter de tourner autour du pot ? Je veux qu’on se retrouve, toi et moi. Pas tes romans, pas mes dossiers, juste nous. »
Il posa le manuscrit sur la table basse avec un calme mesuré, croisa ses jambes et planta son regard dans le sien. « Camille, je suis là, avec toi. Mais tu sais aussi bien que moi qu’on ne peut pas tout arrêter comme ça. Pas quand nos vies tournent autour de ce qu’on fait. »
Le ton était doux, mais une nuance glaciale s’y insinuait, trahissant une distance qu’elle ne parvenait pas à combler. Elle retira sa main, incertaine, ressentant une étrange lourdeur dans sa poitrine, comme un poids impossible à soulever. Elle se recula, ramassa ses escarpins et murmura :
« Je vais me coucher. Bonne nuit. »
Victor ne répondit rien. Le silence qu’il laissa derrière elle était plus éloquent que n’importe quelle réplique.
Camille traversa le long couloir menant à leur chambre, mais elle savait déjà que le sommeil, ce soir encore, serait un combat perdu d’avance.
***
Le grincement de la porte d’entrée la réveilla en sursaut bien après minuit. Les ombres épaisses de la chambre semblaient danser au rythme de son anxiété croissante. Elle tendit l’oreille, immobile, retenant son souffle. Des pas feutrés résonnaient à travers l’appartement, mêlés à la faible vibration d’un bruit métallique. Une valise ? Un sac ? Victor quittait les lieux, et elle savait instinctivement que ce n’était pas pour une simple promenade nocturne.
Pendant un instant, elle resta figée, partagée entre l’envie de se lever et une peur sourde de découvrir ce qu’il cachait. Finalement, elle se leva doucement, ses pieds nus rencontrant le parquet glacé. Chaque mouvement était mesuré, comme si elle craignait que le moindre bruit ne brise cet instant fragile.
S’approchant de la fenêtre, elle écarta légèrement le rideau. En contrebas, elle aperçut la silhouette familière de Victor, emmitouflée dans son manteau sombre. Il marchait à vive allure, une petite sacoche à la main, disparaissant rapidement dans une rue adjacente.
Son cœur battait à tout rompre, une chaleur oppressante montant en elle malgré le froid ambiant. Elle referma doucement le rideau, ses mains tremblant légèrement. Assise sur le bord du lit, la tête entre les mains, elle tenta de calmer la tempête qui rugissait en elle. Chaque fibre de son être hurlait que quelque chose n’allait pas, que le Victor qu’elle aimait et admirait lui échappait peu à peu. Les murmures dans le palais de justice, les regards distants de son mari, cette sacoche qu’il emportait comme un secret… Tout semblait converger pour briser l’image de stabilité qu’elle s’efforçait de maintenir.
Elle releva la tête, le regard durci. Il fallait qu’elle sache. Elle ne pouvait plus continuer ainsi, aveugle et paralysée par ses propres hésitations. Quelque chose dans leur vie, dans leur mariage, était en train de se fissurer, et les ombres qu’elle percevait autour de Victor menaçaient d’engloutir tout ce qu’ils avaient construit.
Demain, elle commencerait à chercher des réponses. Peu importe le coût.