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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 1L'Héritage Brisé


Élisa Montaigne

Le soleil s’était déjà couché lorsque le téléphone sonna, brisant la tranquillité de l’atelier. Élisa se tenait près des larges fenêtres, observant les lumières de Paris s’allumer une à une, comme des étoiles artificielles. Une odeur familière de térébenthine flottait dans l’air, contraste apaisant avec l’inquiétude qui montait en elle. Pourtant, elle hésita à répondre, comme si ignorer cet appel pouvait retarder une catastrophe qu’elle pressentait sans pouvoir la nommer.

Le combiné vibra une nouvelle fois sur la table basse en verre, et finalement, elle décrocha. La voix calme d’Antoine Bertrand s’immisça dans le silence.

— Élisa, il faut que tu viennes à la Demeure tout de suite.

Pas de salutations. Pas de préambule. Seulement cette urgence glacée qui fit serrer son cœur.

— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle, son ton plus sec qu’elle ne l’aurait voulu.

— Ton père est mort.

Ces trois mots suffirent à faire vaciller son monde. Une sensation de froid envahit sa poitrine, tandis que sa main tremblait légèrement. Elle resserra sa prise sur le combiné, tentant de garder une voix stable.

— Comment ?

Un silence s’ensuivit, pesant et presque cruel, comme si Antoine réfléchissait à la meilleure façon de répondre.

— Ce n’est pas le genre de conversation à avoir par téléphone. Viens.

La ligne se coupa avant qu’elle ne puisse formuler la moindre objection. Élisa resta immobile, le souffle court, ses pensées s’entrechoquant dans un chaos qu’elle peinait à contenir. La mort de son père ? Cet homme qu’elle respectait plus qu’elle ne l’aimait, un patriarche distant mais inébranlable ? Une vague de culpabilité l’effleura : toutes ces années passées à détourner les yeux, à ne pas poser de questions sur sa vie et ses affaires.

Elle attrapa son manteau en sortant de l’atelier. Cet espace, son refuge, semblait soudain si loin de la réalité froide qui l’attendait.

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La Demeure Montaigne se dressait dans la nuit comme une forteresse élégante et silencieuse. Les grilles en fer forgé, d’ordinaire imposantes mais anodines, lui semblaient ce soir-là chargées de mystères et de promesses obscures. Tandis qu’un gardien ouvrait les grilles pour laisser passer sa voiture, elle ressentit une étrange sensation d’être observée, comme si les ombres, parmi les arbres taillés, abritaient des spectateurs silencieux.

Elle n’était pas venue ici depuis des mois, peut-être un an. En tant qu’adulte, Élisa avait soigneusement évité cette maison, ce monument à la fois magnifique et oppressant, un rappel constant de tout ce qu’elle voulait fuir.

En entrant, elle fut accueillie par un silence pesant. Les lustres de cristal projetaient une lumière tamisée sur le sol en marbre, et l’air était chargé d’une gravité presque suffocante. L’odeur subtile de cire et de bois poli éveillait des souvenirs qu’elle aurait préféré oublier, mais ce soir, la maison semblait différente, presque hostile.

Antoine l’attendait dans le grand salon, un verre de cognac à la main. La lumière des appliques murales soulignait les ombres sur son visage, accentuant la dureté de ses traits.

— Élisa, merci d’être venue.

Elle ignora la politesse formelle et alla droit au but.

— Explique-moi ce qui s’est passé.

Antoine posa son verre sur une table basse, ses gestes mesurés, presque trop calculés. Il semblait peser chacun de ses mots, comme s’ils avaient le pouvoir de façonner la réalité à sa guise.

— Ton père a été assassiné, dit-il enfin.

Le mot claqua dans l’air comme un coup de fouet. Pas un accident. Pas une crise cardiaque. Quelqu’un avait voulu sa mort.

— Qui ? Et pourquoi ? demanda-t-elle, ses doigts crispés dans les poches de son manteau.

Antoine haussa légèrement les épaules, une nonchalance feinte qui trahissait peut-être autre chose.

— Voilà ce que nous devons découvrir. Mais je ne te cacherai pas que ton père avait de nombreux ennemis. Sa position… disons qu’elle attirait autant le respect que l’animosité.

Élisa se força à inspirer profondément, mais son esprit refusait de se calmer.

— Est-ce que je suis en danger ?

Antoine hocha la tête, son regard se faisant plus pénétrant.

— Je ne vais pas te mentir, Élisa. Tu es la dernière Montaigne, et cela fait de toi une cible potentielle. Ton père était un homme puissant, et il n’est pas certain que ses adversaires acceptent une transition pacifique.

Le mot « transition » fit résonner une alarme sourde en elle.

— Une transition ? répéta-t-elle, les mâchoires serrées.

Antoine croisa les jambes, son sourire énigmatique masquant mal ses véritables intentions.

— Ton père n’était pas seulement un homme d’affaires, Élisa. Tu le sais. Il dirigeait un empire. Ses activités allaient bien au-delà de ce que tu as choisi d’ignorer toutes ces années.

Elle le coupa, sa voix plus forte qu’elle ne l’aurait voulu.

— Je n’ai rien à voir avec tout ça.

— Peut-être pas, admit Antoine, son ton presque conciliant, mais ton nom, ta position… ils signifient quelque chose. Que tu le veuilles ou non, tu es liée à cet empire, et le vide laissé par ton père va attirer les vautours.

Élisa croisa les bras, un geste instinctif de défense.

— Que veux-tu de moi, Antoine ?

Il se leva et s’approcha d’elle, sa silhouette imposante projetant une ombre étendue sur le parquet.

— Je veux te protéger. Mais pour cela, il faut que tu comprennes ce à quoi tu fais face. Nous devons décider, ensemble, de la meilleure manière de gérer cette situation.

Le mot « ensemble » sonna faux. Pendant un instant, Élisa se demanda si Antoine ne voyait pas dans cette tragédie une opportunité pour ses propres ambitions.

— Et si je refuse ? lâcha-t-elle, le défi dans sa voix dissimulant à peine le doute.

Antoine esquissa un sourire froid, presque amusé.

— Refuser, c’est comme marcher sur une corde raide les yeux fermés. Je te le déconseille.

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Dans l’intimité de sa chambre, Élisa s’effondra sur le lit, ses pensées encore engourdies par les révélations. Elle n’était pas stupide. Elle savait que son père n’était pas un homme ordinaire, mais elle avait choisi de détourner les yeux, d’ignorer ce qu’elle ne voulait pas comprendre. Maintenant, ce choix lui revenait comme une gifle.

Fixant le plafond, elle sentit le poids écrasant des responsabilités qu’Antoine semblait vouloir lui imposer. Une partie d’elle voulait fuir, retourner à son atelier, là où tout était simple et sous son contrôle. Mais l’autre partie savait qu’il était déjà trop tard.

Un bruit lointain interrompit ses pensées, un grincement à peine perceptible, comme si une porte s’était ouverte quelque part dans la maison. Elle se redressa, tendant l’oreille. Le silence retomba, mais une tension inhabituelle flottait dans l’air.

Elle sortit de la chambre, avançant lentement dans le couloir faiblement éclairé. Ses pas résonnaient sur le sol en marbre, et ses yeux parcouraient chaque ombre, chaque recoin. Le grand miroir près de l’escalier renvoyait son propre reflet, figé et tendu.

Dans le salon, tout semblait en ordre, mais un détail attira son attention : le verre que tenait Antoine plus tôt n’était plus sur la table, mais posé sur un buffet à l’autre bout de la pièce. Elle fronça les sourcils, soudain consciente de cette tension sourde qui ne la quittait plus.

De retour dans sa chambre, elle verrouilla la porte, son esprit envahi par des pensées contradictoires. Devait-elle vraiment faire confiance à Antoine ? Pouvait-elle seulement se faire confiance, elle qui avait choisi l’ignorance pendant tant d’années ?

Quoi qu’il arrive, elle savait qu’une ligne invisible avait été franchie ce soir-là. Et il n’y aurait pas de retour en arrière.