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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 1Retour aux Origines


Élise de Lauris

Le soleil méditerranéen embrasait les rues de Marseille, projetant une lumière crue sur les façades usées du Vieux-Port. La chaleur semblait étirer le temps, alourdissant l’air d’une tension sourde. Élise de Lauris avançait d’un pas mesuré, droite et impassible, le regard fixé sur la montée pavée qui menait à la Villa Lauris. Le vrombissement incessant des cigales paraissait moquer son silence. Une valise roulante claquait contre les pierres inégales derrière elle, un bruit mécanique qui contrastait avec l’atmosphère figée et oppressante.

La voiture noire qui l’avait déposée s’éloignait déjà, disparaissant dans les méandres de la route bordée de pins. Élise ralentit en apercevant la silhouette familière de la villa. Érigée sur la colline comme une forteresse, elle dominait la ville avec une austérité presque menaçante. Les colonnes néoclassiques, les jardins taillés avec une minutie clinique, et les volets d’un blanc éclatant dégageaient une perfection glaciale, désincarnée. Un décor immuable, figé dans une illusion de contrôle que des générations de Lauris avaient cultivée.

Elle s’arrêta un instant, le souffle court, bien qu’elle ne marchât pas vite. La Villa Lauris incarnait tout ce qu’elle avait fui : un piège doré déguisé en sanctuaire. Mais Adrien n’était plus. Cette pensée, brutale et froide, revenait sans cesse, comme une lame qui entaille la peau. Elle serra la poignée de sa valise, crispant ses doigts, et reprit son avancée.

Une main ferme sur la poignée sculptée de la porte principale, Élise hésita. Les arabesques complexes gravées dans le bois semblaient dresser une barrière symbolique, et un instant, elle revit ses propres doigts d’adolescente en tracer les motifs dans un mélange de curiosité et d’ennui. Elle inspira profondément, puis poussa la porte.

La fraîcheur sombre du hall d’entrée l’enveloppa aussitôt. Ce parfum de cire, de bois verni, et quelque chose de plus ancien, presque terreux, la ramenaient en arrière, à des souvenirs qu’elle aurait préféré effacer. Les portraits de famille alignés le long des murs semblaient l’observer, leurs visages peints figés dans une expression de jugement silencieux.

Un domestique apparut, effaçant le silence d’un mouvement maîtrisé. « Mademoiselle Élise, bienvenue. Votre père vous attend dans le salon. » Sa voix était posée, dénuée de tout affect.

Elle hocha légèrement la tête, un geste à peine perceptible. Ses talons résonnaient sur le marbre immaculé tandis qu’elle traversait le hall. Chaque pas semblait amplifier le vide de cet espace d’apparat, conçu non pour être habité, mais pour impressionner.

Quand elle poussa la porte du salon, Hugo de Lauris était là, assis dans son fauteuil imposant près de la grande baie vitrée. La lumière crue du soleil se déversait à travers les rideaux entrouverts, dessinant des ombres angulaires sur son visage. Pas un muscle ne trembla lorsque leurs regards se croisèrent.

« Élise, » dit-il simplement, d’un ton qui, bien que neutre, portait l’autorité froide dont il ne se départait jamais.

Elle resta debout, le détaillant. Ses cheveux poivre et sel encadraient un visage marqué par les années, mais ses yeux, d’un bleu glacial, étaient intacts, aussi perçants que dans son enfance.

« Père, » répondit-elle, sa voix calculée pour égaler la sienne en distance.

Un silence s’étira entre eux, seulement troublé par le bruit du cristal contre le bois lorsqu’Hugo reposa son verre de whisky.

« Les funérailles auront lieu demain matin à dix heures. Tout est arrangé. »

Elle hocha la tête, son regard impassible masquant l’ébullition intérieure.

« Adrien méritait mieux, » lâcha-t-elle finalement, sa voix plus coupante qu’elle ne l’avait prévu.

Hugo haussa un sourcil, un mouvement infime mais chargé d’une ironie glacée. « Adrien a pris des décisions imprudentes. Il a récolté ce qu’il a semé. »

Ces mots s’abattirent sur elle comme une gifle. Elle sentit ses mâchoires se contracter, serrant les dents pour contenir l’onde de colère et de douleur qui menaçait de jaillir. Elle se força à respirer lentement, à enfouir tout cela sous une couche de glace.

« Et quelles décisions, exactement ? » demanda-t-elle, appuyant chaque mot avec une froideur calculée, presque clinique.

Hugo la fixa en silence, son regard mesurant, jaugeant. « Rien qui ne te concerne. »

Mais c’était faux, et ils le savaient tous les deux. Élise soutint son regard, son expression impénétrable, avant de se détourner.

Elle quitta la pièce sans un mot, laissant son père là, à demi noyé dans la lumière et les ombres, son verre de whisky à la main.

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Sa chambre était restée intacte. Le lit à baldaquin, les rideaux épais filtrant la lumière, les étagères chargées de livres qu’elle n’avait jamais ouverts… tout semblait figé dans le temps. Elle referma la porte derrière elle et s’assit sur le bord du lit, posant un instant les coudes sur ses genoux.

Les souvenirs s’insinuaient, implacables : des éclats de rire étouffés, des chuchotements complices entre elle et Adrien dans ces murs. La douleur monta, brutale, mais au lieu de la laisser éclater, elle la refoula, l’enfermant dans un coin de son esprit.

Elle ouvrit la vieille malle au pied du lit avec une lenteur calculée. Parmi les vêtements oubliés et objets sans importance, ses doigts tombèrent sur une photo. Elle la retira doucement : une image d’elle et Adrien, adolescents, sur le rivage des calanques. À contre-jour, leurs sourires semblaient défiants, inconscients du poids du futur.

Son cœur se serra, et, un instant, l’émail froid se fissura. Mais elle rangea la photo dans la poche intérieure de sa veste, un geste presqu’instinctif.

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La nuit avait enveloppé la villa de son silence oppressant. Élise savait qu’elle n’aurait pas de sommeil. Elle se glissa hors de sa chambre, ses pas étouffés par le tapis épais. Le bureau d’Hugo était sa destination.

La porte massive était verrouillée, comme elle s’y attendait. Mais elle avait gardé une clé. Tant d’années avaient passé depuis qu’elle l’avait subtilisée, dans un premier acte de défi silencieux.

Elle alluma une lampe discrète, la lumière tamisée illuminant les étagères encombrées et le bureau en noyer poli. L’odeur de cigares froids et de cuir flottait dans l’air. Ses doigts glissèrent sur les documents, fouillant avec méthode et rapidité.

Le dernier tiroir du bureau était scellé. Elle sortit l’épingle dissimulée dans ses cheveux et crocheta la serrure, chaque clic résonnant dans le silence comme un coup de tonnerre.

Le tiroir céda enfin, révélant une enveloppe scellée. La cire, marquée du sceau des Lauris, semblait presque la défier. Elle l’ouvrit avec précaution, découvrant des lettres et des notes griffonnées.

Les mots, pourtant silencieux, criaient des vérités qu’elle n’était pas prête à entendre. Adrien parlait de justice, de rompre le cercle. Les signatures des Costa apparaissaient çà et là, traçant une ligne invisible entre leurs mondes.

Puis, au bas d’une note écrite de la main d’Hugo, une phrase concise lui fit l’effet d’un coup de poignard :

« Adrien commence à poser des questions. Traitez ça rapidement. »

Le souffle d’Élise s’accéléra, son cœur battant avec violence. Mais elle n’avait pas le luxe de s’arrêter.

Une ombre passa sous la porte. Des pas lourds approchaient.

Elle éteignit la lampe, glissa les papiers dans sa veste, et se fondit dans les ténèbres.

Les réponses qu’elle avait trouvées n’étaient qu’un début. Elle inspira profondément, son esprit déjà en train de tracer la suite. Vengeance pouvait attendre. Pour l’instant, elle avait des plans à faire.