Chapitre 2 — Les Ombres d’Adrien
Élise de Lauris
Le claquement sec des volets d'un immeuble voisin résonnait faiblement dans l'air lourd de Marseille, un écho distant qui contrastait avec l'agitation intérieure d’Élise. Assise dans son ancien appartement, elle fixait un point invisible sur le mur devant elle. Chaque détail de cet espace, resté inchangé depuis son départ, semblait à la fois l’accuser et l’accueillir : les murs ternes, le mobilier minimaliste, et surtout l’absence délibérée d’objets personnels. Une coquille vide, à son image, ni tout à fait étrangère ni tout à fait familière.
Elle posa son sac sur le bureau poussiéreux. En s'asseyant, un détail attira son attention : une irrégularité dans l'alignement des tiroirs. En tirant l’un d’eux, elle découvrit une clé en fer forgé, modeste mais usée, enveloppée dans un morceau de papier plié. Ses doigts tremblèrent légèrement tandis qu’elle le déplia. L’écriture nerveuse d’Adrien lui sauta aux yeux : *« La vérité est un labyrinthe, Élise. Suis les indices. Tu comprendras. »*
Une onde de chaleur et de froid traversa son corps. Ses pensées se bousculaient, ramenant des souvenirs d’Adrien : son sourire en coin, ses regards déterminés, sa façon de contourner les règles sans jamais perdre son calme. Pourquoi une clé ? Pourquoi ce message cryptique ? Elle laissa ses doigts caresser le métal usé, sentant le poids symbolique de cet objet. Adrien avait prévu qu’elle trouverait cela. Et il avait confié à la clé la mission de parler à sa place.
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La lumière tamisée des stores projetait de longues ombres mouvantes sur les murs lorsque Élise ouvrit les cartons laissés par Adrien. Parmi des papiers personnels et des objets anodins, elle tomba sur un carnet noir à la couverture usée, imprégnée de l’odeur familière de cuir ancien. En l’ouvrant, elle découvrit des pages griffonnées de notes désordonnées, de croquis, et de schémas. Le symbole d’un cercle traversé par un éclair revint plusieurs fois, entouré de flèches et de commentaires énigmatiques comme *« L’intersection des intérêts »* ou *« Ils savent. Mais pas tout. »*
Les mots « Costa », « cargaisons » et « justice » revenaient avec insistance, jetés sur le papier dans le désordre d’un esprit en ébullition. Une illustration sommaire d’un port industriel était annotée de chiffres et d’une série de flèches pointant vers certaines zones. Adrien semblait avoir étudié les Costa et leurs mouvements avec une minutie presque obsessionnelle. Mais des pièces manquaient : des pages arrachées, des mots raturés avec une violence inhabituelle.
Élise s’attarda sur le symbole du cercle traversé par un éclair. Elle n’en comprenait pas encore la signification, mais Adrien l’avait clairement jugé crucial. Elle fronça les sourcils en tournant les pages, tentant de reconstituer son raisonnement. Une phrase soulignée attira particulièrement son attention : *« Les réponses commencent ici. »*
Une bouffée de frustration monta en elle. Adrien, toujours méthodique, semblait avoir été poussé à bout. Ces traces d’urgence et de précipitation brouillaient son analyse, et elle sentit la colère gronder en elle. Pourquoi n’avait-il pas partagé cela avec elle ? Pourquoi s’était-il lancé seul dans une quête aussi périlleuse ?
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Un peu après midi, Élise s’installait à une table ombragée dans un café discret près du Vieux-Port. Une brise légère agitait les stores rouges, mais la chaleur oppressante semblait imprégner chaque mouvement. Lorsqu’elle vit Marc passer la porte, son visage pâle et marqué par le chagrin lui inspira une pointe de compassion qu’elle s’empressa de réprimer.
« Élise, » murmura-t-il en s’asseyant lourdement. Ses yeux rougis trahissaient des nuits sans sommeil.
« Merci d’être venu, » répondit-elle d’un ton qu’elle voulait neutre, bien que la tension transparaisse dans sa voix.
Marc passa une main nerveuse dans ses cheveux en bataille, jetant un coup d’œil autour de lui comme si chaque client pouvait être un espion. « Adrien… il avait changé, ces derniers mois. Il était… inquiet. Obsédé. Mais il n’expliquait rien clairement. »
Élise resta silencieuse, laissant les mots de Marc résonner. Ce dernier hésita, ses mains triturant une serviette en papier.
« Il parlait souvent de ton père… et des Costa, » finit-il par avouer à voix basse. « Il disait qu’il avait trouvé quelque chose. Mais il ne m’a jamais dit quoi exactement. »
Un frisson traversa Élise. « Pourquoi t’en a-t-il parlé, à toi ? » demanda-t-elle, son ton glacial masquant l’orage qui grondait en elle.
Marc chercha ses mots, évitant son regard. « Parce que je suis le seul à qui il faisait encore confiance. Mais même avec moi, il restait vague. Il disait que c’était trop dangereux. Il… il avait peur. »
Ces mots frappèrent Élise comme un coup de poing. Adrien, craintif ? Elle peinait à concilier cette idée avec l’image de son frère audacieux et imperturbable.
« Il m’a parlé d’une consigne sur le port, » reprit Marc, baissant encore la voix. « Il y avait des documents qu’il voulait protéger. Il m’a juste dit que si quelque chose lui arrivait, ce serait important. »
Le cœur d’Élise battait à tout rompre. Elle se pencha légèrement en avant. « Quel endroit, exactement ? »
Marc secoua la tête, visiblement gêné. « Je ne sais pas. Seulement qu’il parlait du quai 42. Je suis désolé, Élise. Je ne sais rien de plus. »
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Le soleil déclinait lorsqu’Élise arriva au port industriel, le quai 42 s’étirant devant elle comme une artère désolée. Les grues massives et les containers rouillés projetaient des ombres menaçantes sous la lumière dorée du soir. L’odeur d’huile et de sel saturait l’air, et chaque bruit – le grincement d’une chaîne, le cri d’une mouette – semblait amplifié.
Elle progressa avec précaution, son regard scrutant chaque détail. La clé, froide dans sa poche, semblait peser plus qu’un simple morceau de métal. Une rangée de consignes métalliques, dissimulées derrière une pile de palettes, attira son attention. Beaucoup portaient des graffitis et de la rouille, mais l’une d’elles, marquée « 56 », semblait encore fonctionnelle.
Élise inséra la clé et tourna avec précaution. Le déclic de la serrure résonna comme une détonation dans le silence oppressant. Derrière la porte, une boîte métallique verrouillée par un cadenas attendait. Préparée, elle sortit une pince de son sac et força le cadenas, qui céda avec un craquement sec.
À l’intérieur, les indices qu’elle découvrit étaient à la fois fascinants et terrifiants : des dossiers, des photographies, et une clé USB soigneusement rangés. Les photographies montraient des hommes chargeant et déchargeant des containers. Parmi eux, un visage attira immédiatement son attention : Rafael Costa.
Elle sentit une vague de confusion et de colère la traverser. Pourquoi Rafael ? Était-il directement impliqué dans la mort d’Adrien ? Était-il un ennemi ou une pièce du puzzle qu’elle n’avait pas encore compris ?
Elle n’eut pas le temps de pousser ses réflexions plus loin. Un bruit de pas résonna derrière elle. Se raidissant, elle rangea les documents dans son sac, prête à réagir.
Un homme apparut, vêtu d’un uniforme de docker, mais son regard trahissait une froideur calculée. « Vous ne devriez pas être ici, » dit-il d’un ton menaçant.
Élise ne perdit pas une seconde. Elle se fondit dans l’ombre des containers et sprinta vers une allée menant à un parking désert. Le cri de l’homme et le grésillement d’un talkie-walkie résonnèrent derrière elle, mais elle ne s’arrêta pas.
Une fois à couvert derrière une voiture, elle reprit son souffle, son cœur battant violemment contre sa cage thoracique. Les documents qu’elle venait de récupérer étaient un fil conducteur, mais le danger qu’ils représentaient était palpable. Adrien avait risqué sa vie pour ces vérités, et elle comprenait maintenant que chaque pas qu’elle ferait dans ce labyrinthe serait surveillé.
Un mélange de rage et de détermination l’envahit. Peu importe les risques, elle irait au bout. Ces ombres ne l’effrayeraient pas. Pas encore.