Chapitre 1 — PREMIÈRE PARTIE
I
Il y a une vingtaine d’années, Hannebault n’était qu’un petit chef-lieu de canton, dont la population vivait du commerce des bœufs. Ce que leurs pères avaient fait avant eux, de temps immémorial, les Hannebotins le répétaient religieusement. Au printemps, ils allaient acheter dans le Cotentin des grands bœufs à poil truite qu’on appelle des bringi, ou bien dans le Poitou des choletais au poil clair, et ils lâchaient ces bêtes maigres dans les herbages qu’arrose l’Andon ; puis au commencement ou à la fin de l’automne, selon que l’année bonne ou mauvaise en herbe avait hâté ou retardé l’engraissement, ils les envoyaient vendre, pour la boucherie, sur les marchés de Sceaux et de Poissy.
Régulièrement, chaque année, les choses se passaient ainsi, sans que personne dans la contrée pensât faire autrement. À quoi bon ? Pourquoi s’ingénier, chercher, prendre de la peine, courir des risques ? Est-ce que dans des grasses prairies d’alluvion qui reposent sur un fond d’argile et qui sont mouillées par des eaux intarissables, l’herbe ne pousse pas sans culture et sans soins, c’est-à-dire sans fatigue pour les bras comme sans dépense pour la bourse ? Est-ce que dans ces prairies, des bêtes en liberté, noyées dans des plantes fourragères qui montent jusqu’à leur poitrail, ont besoin qu’on s’occupe d’elles pour les faire manger ? Leur instinct ne les porte-t-il pas à se gorger d’une nourriture succulente qui d’elle-même se transforme en viande et en graisse ? Il n’y a qu’à attendre et prendre le temps comme il vient : « avec un printemps doux et un été pas trop sec, il y a de l’argent à gagner. »
Des idées et des habitudes de ce genre sont peu faites pour provoquer l’initiative individuelle. Aussi Hannebault serait encore aujourd’hui ce qu’il était il y a vingt ans, cinquante ans, deux cents ans, si une circonstance accidentelle n’était venue tout à coup, comme la baguette d’une fée, transformer le petit village agricole en une ville industrielle.
Un jour un Anglais en « déplacement de pêche », comme on dit dans la langue du sport, arriva à Hannebault. Il remontait les rives de l’Andon la ligne à la main, pêchant la truite. On sait combien est difficile la pêche de ce poisson clairvoyant et défiant. Mais alors les truites d’Hannebault ressemblaient par un certain côté aux habitants du village ; elles retardaient sur la marche de leur époque ; en garde contre les procédés grossiers de la pêche au filet, que depuis longtemps on employait contre elles, elles n’avaient aucune idée des progrès successifs qui se sont accomplis dans l’art de la pêche à la ligne. L’Anglais leur fit expier cette malheureuse ignorance. Mais si miraculeuse que fût sa pêche, elle ne lui fit pas oublier cependant le côté pratique des choses : tout en promenant sa ligne au-dessus de l’Andon, il remarqua que dans la traversée d’Hannebault la vitesse du courant était d’au moins 0,80m à 0,85m et la dépense de plus de 8 à 10 mètres cubes d’eau par seconde, ce qui constituait une force pour l’industrie dans les meilleures conditions ; pourquoi perdait-on cette force et ne l’utilisait-on pas à traiter sur place les fers que produisaient plusieurs forges établies dans la contrée ? On ne répondit à ces questions qu’en haussant les épaules : c’était un original. Mais l’année suivante, l’original revint accompagné d’un architecte, et en moins de six mois on vit s’élever sur les bords de l’Andon une vaste usine pour la clouterie et la tréfilerie. L’exemple une fois donné, les imitateurs accoururent d’autant plus vite que la « tréfilerie anglaise » fit de brillantes affaires ; en amont, en aval, s’élevèrent d’autres usines, des fabriques d’épingles, d’aiguilles, d’élastiques, de pointes, et en moins de vingt années, Hannebault en arriva à faire dans l’Ouest une sérieuse concurrence aux vieilles réputations de Laigle et de Tinchebrai.
De là pour le pays un double caractère nettement tranché ; une partie est agricole, l’autre est industrielle, et ces deux parties n’ont de commun que le nom qui, les réunissant, les place sous une même administration municipale et religieuse. Bâtie sur le versant de la colline qui descend en pente douce jusqu’à l’Andon, la partie agricole est restée ce qu’elle a toujours été, un village dont les maisons aux toits de chaume ou de tuiles moussues, sont jetées sans alignement suivant le caprice des héritages, au milieu de cours plantées de pommiers et séparées les unes des autres par de larges haies.
La partie industrielle, au contraire, s’est groupée au bord de la rivière, et sur un espace vingt fois plus petit, mais dix fois plus peuplé que le vieux village, se sont élevés les ateliers, les maisons d’ouvriers et les cabarets : les rues sont droites, bordées de constructions dont les murailles se touchent ; c’est une ville.
Au reste, afin que personne n’en ignore, ce titre a été écrit sur le fronton de la mairie, l’un des monuments les plus étonnants que l’on doive à l’architecture moderne. Par l’ensemble de sa construction en briques blanches et rouges, cette mairie procède des cottages anglais ; mais d’un autre côté, par son fronton en pierre de taille avec corniches et tympans, elle s’inspire de l’art grec, tandis que par ses toits à lambrequins découpés elle imite les chalets suisses. Pour achever cette confusion de tous les styles, deux petits pavillons flanquent à droite et à gauche sa masse carrée : sur l’un on lit « Pompes funèbres » et sur l’autre « Pompes à incendie. » Pour être juste cependant et rendre à chacun ce qui lui appartient, il faut dire que ces deux inscriptions remarquables ne sont pas dues à l’architecte, mais au maire qui, dans un jour de générosité, les a fait peindre à ses frais, sans consulter personne, pour la seule commodité du public.
Tandis que la mairie s’était mise à la mode du jour, avec le bon goût d’une campagnarde enrichie qui ne regarde pas à la dépense, l’église, plus humble dans son ambition, en était restée à la vieille mode du moyen âge, et sa dernière nouveauté, deux ceps de vigne sculptés autour du portail, datait de la seconde moitié du XIVe siècle. Depuis cette époque, on avait, il est vrai, replacé quelques tuiles sur la toiture et relancé aussi çà et là quelques morceaux de grison (le grison est une pierre brune et dure appartenant à la contrée) ; mais c’était tout. Pour le reste, dans l’ensemble comme dans le détail, en dehors comme à l’intérieur, elle était telle que l’avaient livrée ses constructeurs, et comme plus de cinq siècles s’étaient écoulés depuis ce jour, elle était arrivée à un état de vétusté et de délabrement qui touchaient presque à la ruine. Cependant c’est une si belle chose que le respect des convenances et l’harmonie des rapports, qu’elle ne paraissait misérable qu’à ceux qui étaient incapables de se laisser toucher par ces sentiments : au bord de la rivière, au milieu des maisons bourgeoises et des fabriques neuves, elle eût fait pitié ; au sommet de la colline qu’elle couronnait, dominant les toits de chaume du village, enveloppée d’une ceinture de hêtres séculaires, elle recevait de son délabrement et de sa vétusté, de son clocher qui avait perdu son aplomb, de sa toiture qui s’effondrait, de ses murailles rongées par les lichens et les mousses, un caractère de grandeur et de révérence.
Une vaste esplanade herbue l’entourait de trois côtés pour aller se terminer à l’extrémité la plus éloignée du village en un énorme tas de maçonnerie, dans lequel, avec un peu de bonne volonté, on retrouvait les vestiges d’un retranchement circulaire. C’était tout ce qui restait d’une de ces haga que les Normands élevaient pour se protéger lors de leurs premières invasions ; et comme elle datait du Xe siècle, elle était un monument précieux pour les archéologues de la province, qui, sur sa construction primitive, ses usages, sa forme probable et ses ruines, avaient écrit une dizaine de volumes où les injures se mêlaient agréablement à la science.
La première maison qu’on rencontrait en suivant la grande rue, qui de l’église descendait à la rivière, était le presbytère, dans lequel on pénétrait par une double entrée, l’une cavalière, l’autre piétonnière. Si l’on poussait cette porte, dont le linteau portait cette inscription en lettres gothiques :
« Assez va qui devoir passe »
on se trouvait dans un assez grand jardin dont la disposition et la culture vous disaient tout de suite que le curé, auquel il appartenait, était bien l’homme de la vieille église qu’on venait de quitter ; car tout se tient en ce monde, et le jardin expliquait l’église, comme l’église expliquait le curé ; dans les carrés, des gros légumes substantiels et de garde facile, des choux, des pommes de terre, des haricots ; dans les plates bandes, séparées les unes des autres par des pierres tombales formant chemin, des lavandes, des juliennes, des roses cent feuilles, toutes fleurs cultivées non pour le plaisir des yeux ou de l’odorat, mais pour fournir de la pavée que les enfants de chœur semaient à la Fête-Dieu devant le saint-sacrement. Au premier coup d’œil, on sentait qu’on n’était point chez un jeune curé sensible à ce qui est gracieux ou agréable, mais dans l’intérieur d’un vieux bonhomme, n’ayant souci que de ce qui peut servir à la consommation immédiate du ménage ou du culte.
En raisonnant ainsi par induction on s’approchait assez près de la vérité ; l’abbé Pelfresne était, en effet, un vieux prêtre de soixante-dix-sept ans, simple et primitif qui, depuis plus de trente ans, avait été oublié à Hannebault, bien qu’il eût la réputation, universellement acceptée, d’être le cœur le plus généreux et la conscience la plus droite du diocèse. Tous les évêques qui s’étaient succédé sur le siège de Condé-le-Châtel avaient maintes fois reconnu et loué les vertus du doyen d’Hannebault, mais aucun n’avait eu la volonté de l’en récompenser. À chaque vacance pour une cure importante, son nom se présentait le premier, mais toujours on le renvoyait « à la prochaine fois ; » ce n’était pas un homme à se fâcher ni à se plaindre ; il avait déjà attendu, il attendrait bien encore. Et ainsi d’année en année, d’évêque en évêque, il avait attendu sans que « la prochaine fois » sonnât pour lui. Comment envoyer dans une ville un vieux paysan au teint hâlé, aux mains noueuses, à la chevelure emmêlée, qui, dans ses visites à l’évêché, se présentait en soutane de gros drap roussi par le soleil et la pluie, les pieds chaussés de souliers ferrés passés à l’huile et qui, tout en écoutant monseigneur, s’essuyait le front avec un mouchoir de Chollet ?
Enfin, disaient ses confrères, en célébrant ses louanges, si grands que fussent ses mérites, il fallait cependant reconnaître qu’il n’était pas doué de l’esprit administratif, et avec toute la bienveillance imaginable, on ne peut pas donner une cure importante à un prêtre qui laisse une liberté absolue à son maire, qui n’intervient pas dans la direction de ses écoles, et qui ne sait rien obtenir de son préfet, ni pour lui, ni pour son église. Comme avec cela il était raisonneur, résistant, ferme sur ce qu’il croyait son droit, indépendant pour tout ce qui n’était pas article de foi ; comme aussi il évitait de se prononcer sur les questions qui de près ou de loin touchaient la puissance de Rome, il y avait vraiment embarras à le mettre en avant.
Toutes ces raisons et beaucoup d’autres avaient fait que le bonhomme Pelfresne était encore curé d’Hannebault après trente-six ans d’exercice.
Mourrait-il à Hannebault ? Cette question, qui pendant les quinze premières années de son ministère eût paru ridicule, supportait parfaitement la discussion après un exercice de trente-six ans ; car, si un curé de canton est inamovible, il n’en est pas moins vrai que l’inamovibilité n’est que le principe, et qu’à côté du principe il y a toujours les circonstances, qui sont souvent déterminantes.
Le jour où ce récit commence, l’abbé Pelfresne avait été mandé à l’évêché par une lettre de monseigneur Hyacinthe, et, bien qu’il eût promis à sa gouvernante de revenir à sept heures pour souper, à sept heures un quart il n’était pas encore rentré.
Or, pour qu’il se fût laissé entraîner à pareil retard, il fallait qu’il eût été retenu par d’impérieux motifs, car depuis qu’elle était à son service, dame Laïde l’avait habitué à une rigoureuse exactitude. Au dernier coup de sept heures, surprise de ne pas voir son maître arriver, elle vint jusqu’à la porte piétonnière regarder s’il ne montait pas la grande rue. Puis, après avoir attendu quelques minutes, elle rentra dans la salle, où un ecclésiastique se promenait à pas lents autour de la table déjà servie :
– Monsieur l’abbé, dit-elle avec mauvaise humeur, vous pouvez remonter à votre chambre ; monsieur le doyen n’arrive pas, je vais remettre la soupe au feu.
L’abbé Havelu, le vicaire de l’abbé Pelfresne, habitué à ce sans-gêne de la vieille gouvernante, sortit de la salle à manger, disant qu’on l’appelât quand M. le doyen serait revenu.
Les minutes s’écoulèrent, les quarts d’heure ; enfin comme huit heures sonnaient, la porte s’ouvrit et l’abbé Pelfresne parut ; son essoufflement et la rougeur de son visage indiquaient qu’il avait monté la côte à grands pas.
– Je suis en retard, dit-il, en accrochant son chapeau à triple lampion et en déposant son bâton dans un coin.
– D’une heure, ni plus ni moins, juste d’une heure ; la soupe au lait sera tournée et le haricot est trop cuit.
– Il s’agit bien de la soupe et du haricot ! où est M. l’abbé ?
– Dans sa chambre, à souffrir de l’estomac, bien sûr ; une heure de retard, si vous croyez que c’est bon pour un homme de son âge.
– Priez-le de descendre.
Presque aussitôt le vicaire entra dans la salle.
– Il ne vous est rien arrivé ? dit-il en s’avançant vers le curé.
– Rien de mal, je vous remercie, au moins corporellement.
Et le curé, écartant sa chaise et faisant le signe de la croix, récita le Benedicite.
– Rien de mal, continua l’abbé Pelfresne, reprenant sa réponse où il l’avait interrompue. Je rentre au complet en chair et en os ; seulement je rentre en retard, ce dont je suis très fâché ; mais mon entretien avec monseigneur a été très long ; et puis M. le premier vicaire général m’a parlé de ses douleurs d’entrailles, et c’est une remarque curieuse à faire que les gens qui souffrent des intestins parleraient jour et nuit de leur maladie.
Ces explications données au vicaire s’adressaient en réalité à la gouvernante qui, debout près de la table, attendait que son curé eût fini de s’excuser.
– Quand on est si sensible que ça pour son ventre, dit-elle, on pense à celui des autres.
– Bonne femme, dit l’abbé Pelfresne avec un doux sourire, qui croit que quand on est sensible à sa propre souffrance, on l’est à celle des autres.
– Je crois que M. Fichon voulait votre mort et celle de M. l’abbé.
– Notre mort, c’est beaucoup dire, bien que cependant, si la mienne était arrivée hier ou ce matin, elle eût tiré monseigneur d’un grand embarras.
La parole de l’abbé Pelfresne, qui tout d’abord était presque tremblante, s’était rassurée ; la première bordée de sa gouvernante essuyée, le courage lui était revenu.
– Vous doutez-vous, monsieur l’abbé, dit-il, en continuant, de ce que monseigneur me voulait ?
– Mon Dieu… c’est assez difficile…
– Cherchez, cherchez bien dans l’improbable, au moins dans ce qui est improbable pour moi, et même, je l’espère, pour vous, mon ami. Ou plutôt non, ne cherchez pas. Il voulait ma démission.
– Votre démission !
– Mon Dieu, oui ! Je ne suis plus curé d’Hannebault, et vous, monsieur le vicaire, vous êtes curé de Saint-Réau.