Chapitre 2 — Rencontre sous tension
Lilian Martin
La première lueur de l’aube filtrait à travers les rideaux sales de l’hôpital de campagne, mais l’activité ne s'était pas interrompue depuis la nuit précédente. Lilian traversait les couloirs encombrés, ses pas rapides et précis malgré une fatigue qui rongeait ses épaules. Ses mains, rougies par le froid et le frottement incessant des gants en caoutchouc, tremblaient légèrement alors qu'elle portait un plateau d'instruments stérilisés. La peau de ses doigts picotait de douleur, un rappel constant des conditions cruelles dans lesquelles elle travaillait. L'odeur familière – un mélange d'antiseptique, de chair brûlée et de désespoir – s’accrochait à ses vêtements et à sa peau, une présence indélébile.
Les cris des blessés, les gémissements presque suppliants de ceux trop faibles pour hurler, formaient une symphonie constante. Chaque son semblait s'insinuer sous la surface de sa conscience, laissant une marque invisible mais profonde. Lilian s'arrêta un instant pour reprendre son souffle, ses dents serrées pour contenir une montée d’émotion. La nuit avait été longue, ponctuée par des opérations d'urgence et des décisions qui pesaient lourd sur son âme. Pourtant, elle ne pouvait pas se permettre de faiblir.
« Martin ! » La voix autoritaire d’une autre infirmière fit sursauter Lilian. Elle se retourna pour voir Amélie, son collègue, pointer du doigt une nouvelle ambulance qui arrivait.
Lilian se précipita vers la cour boueuse, où les lourds pneus du véhicule militaire s'étaient enfoncés dans la terre détrempée. Les portières s’ouvrirent dans un bruit sourd, dévoilant une vision d'horreur : des soldats étendus sur des brancards, leurs uniformes en lambeaux, leur peau grise et couverte de boue séchée. Certains hurlaient, d’autres restaient plongés dans un silence inquiétant, immobiles comme des statues brisées.
« Allez, dépêchez-vous ! » cria un aide-soignant, son visage crasseux marqué par la fatigue et l’urgence.
Lilian se précipita vers le premier brancard. Ses doigts engourdis s’accrochèrent au métal glacial, et elle grimaça en sentant la douleur irradier dans ses articulations. Alors qu’elle s’apprêtait à soulever, une silhouette se plaça en face d’elle.
Quand elle leva les yeux, elle croisa pour la première fois le regard de Gabriel Duval. Ses traits étaient tirés mais concentrés, sa blouse déjà tachée de sang récent, et ses yeux gris acier semblaient sonder son environnement avec une intensité presque mécanique. Il n'avait rien de l’image des médecins qu’elle avait côtoyés jusqu’ici, et une méfiance instinctive s’insinua en elle.
« Prenez l'autre côté, » ordonna-t-elle d’un ton ferme, dans une tentative de masquer ses doutes.
Gabriel obéit sans un mot. Ensemble, ils transportèrent le brancard dans une tente de triage improvisée. Lilian sentit sa présence à ses côtés, cette sorte de calme étrange qui émanait de lui, mais elle ne pouvait décider si elle trouvait cela rassurant ou troublant.
À l’intérieur de la tente, elle désigna une table vide. « Posez-le là. »
Gabriel s’exécuta, mais son regard était déjà fixé sur le soldat blessé. Le jeune homme avait une blessure béante à l'abdomen, sa chemise déchirée révélant une plaie profonde qui suintait un mélange de sang et de pus. Lilian, habituée à ces visions, sentit néanmoins une boule se former dans son estomac.
« Il ne tiendra pas longtemps, » murmura-t-elle, plus pour elle-même.
« Il tiendra assez longtemps pour qu’on essaye, » répondit Gabriel d'une voix froide, presque mécanique.
Lilian le fixa un moment, déconcertée par son ton détaché. Était-il insensible ou simplement concentré ? Elle ne pouvait s’empêcher de douter, ses propres pensées oscillant entre le cynisme qu’elle voyait chez d’autres médecins et un mince espoir qu’il pourrait être différent.
Gabriel s'était déjà tourné vers un aide-soignant. « Faites-le préparer pour la salle d'opération, » ordonna-t-il.
Lilian hocha la tête, reprenant ses gestes précis et automatiques. Elle nettoya la plaie avec une efficacité presque fébrile, tandis que Gabriel donnait d'autres instructions. Le soldat gémit, ses yeux roulant dans leurs orbites, et elle posa une main légère sur son front fiévreux.
« Ça va aller, » murmura-t-elle, bien que les mots sonnent creux même à ses propres oreilles.
Une explosion lointaine fit trembler le sol, et la tente vacilla légèrement. Une couche de poussière se détacha du plafond, flottant un instant avant de retomber en silence. Lilian retint son souffle, ses doigts se crispant sur le brancard.
« On doit le déplacer maintenant, » dit Gabriel, sa voix plus tendue qu’auparavant.
Ils traversèrent la cour vers la salle d’opération, le brancard entre eux. Le vent s'était levé, portant avec lui une pluie fine qui collait à leurs vêtements. La boue rendait chaque pas difficile, et Lilian glissa presque. Gabriel, d’une main ferme, rattrapa le brancard, stabilisant leur charge sans même marquer d’hésitation.
À peine avaient-ils atteint l'entrée qu'une autre détonation, plus proche cette fois, fit trembler les murs. Les cris des blessés montèrent en intensité, et Lilian sentit son cœur s’emballer.
« Continuez, » murmura Gabriel, son ton étrangement calme à nouveau.
Dans la salle d’opération, Gabriel commença à travailler avec une précision méthodique. Lilian anticipait ses besoins, tendant des compresses et préparant les sutures avant même qu’il ne les demande. Pourtant, une tension sourde émanait d’elle. Malgré leurs mouvements coordonnés, une partie d’elle restait méfiante, cherchant à comprendre cet homme au calme presque inhumain.
Une nouvelle explosion secoua l’hôpital. Le plafond craqua, et un nuage de poussière et de plâtre s’effondra autour d’eux. Lilian poussa un cri involontaire et recula, son dos heurtant la table derrière elle.
Gabriel s’avança immédiatement, tendant un bras pour la protéger. « Ça va ? » demanda-t-il, son regard acier fixé sur elle avec une intensité inattendue.
Elle hocha la tête, sa respiration haletante. « Oui… je vais bien. »
Son expression se radoucit légèrement, une fraction de seconde, avant qu’il ne se détourne pour reprendre son travail.
Lefèvre entra alors, son visage fermé. « Si vous avez fini de vous distraire, nous avons un patient à sauver, » aboya-t-il, d’un ton sec et condescendant.
Lilian serra les dents, ignorant le médecin-chef, et se remit au travail.
Lorsque l’opération fut enfin terminée, le soldat respirait encore, bien que faiblement. Gabriel essuya la sueur de son front avec un geste las, ses épaules s’affaissant légèrement.
Lilian l’observa un instant, une étrange chaleur montant en elle. Il y avait quelque chose dans sa manière de travailler – une intensité qui était à la fois fascinante et troublante.
« Merci, » murmura-t-elle finalement, brisant le silence.
Il releva les yeux vers elle, surpris. « Pour quoi ? »
« Pour avoir… pris la peine. Beaucoup ici auraient abandonné. »
Il resta silencieux un moment, puis répondit d’une voix basse : « Abandonner n’est pas une solution. Pas pour moi. »
Elle hocha la tête, mais une part d’elle ne pouvait s’empêcher de se demander combien de temps cet homme pourrait encore croire à ses propres paroles.
Alors qu’elle quittait la salle pour nettoyer les instruments, elle sentit son cœur battre un peu plus fort. Gabriel Duval n'était pas ce qu'il semblait être. Et elle savait, au fond d’elle-même, que leur collaboration ne faisait que commencer.