Chapitre 2 — L'ultimatum
Léa Duval
Le manoir des Duval respirait le luxe et la perfection, mais ce soir-là, ses murs semblaient plus étouffants que jamais. Léa était assise dans le salon principal, une tasse de thé intacte posée devant elle sur une table basse en marbre. Les lustres scintillaient au plafond, projetant une lumière dorée sur les lambris immaculés, mais même leur éclat ne parvenait à dissiper l’ombre qui pesait sur ses pensées.
Elle se surprit à fixer son reflet flou dans la surface du thé, cherchant une échappatoire dans cette image vacillante. L’air était saturé d’un silence oppressant, entrecoupé par le tic-tac lointain d’une horloge. Son esprit était agité, hanté par des bribes de conversations entendues au détour de couloirs : des murmures de faillite, des noms comme Gabriel Moretti prononcés avec une gravité particulière. Ce nom, bien qu’évoqué rarement, semblait porter un poids qu’elle ne comprenait pas encore.
Jacques Duval entra dans la pièce, rompant le fragile équilibre de ses pensées. Sa silhouette imposante, renforcée par un costume sur mesure, projetait une ombre longue et menaçante sur le parquet ciré. Léa sentit ses épaules se raidir instinctivement. Ce soir, son père ne portait pas son masque habituel de bienveillance calculée. Son expression était dure, ses traits marqués par une détermination froide.
« Léa. » Sa voix perça l’air comme une lame bien aiguisée.
Elle releva la tête, son estomac se nouant. Elle savait que ce moment allait arriver, qu’une discussion décisive planait au-dessus d’eux depuis des semaines. Pourtant, elle n’était pas préparée à l’affronter.
« Nous devons parler. »
Elle hocha la tête, masquant du mieux qu’elle pouvait la tension qui raidissait son corps. Il ne lui offrit pas le moindre sourire, ne chercha pas à adoucir ses mots. Jacques s’assit dans le fauteuil face à elle, croisant les jambes avec une élégance étudiée.
« La situation est critique. »
Léa fronça légèrement les sourcils, mais resta silencieuse. Elle savait que son père attendait une réponse, mais elle refusait de se plier si facilement à son jeu.
« L’entreprise est en danger, » poursuivit-il, sa voix aussi glaciale que son regard. « Les pertes que nous avons subies ces derniers mois sont insoutenables. Les banques commencent à se méfier. Nos partenaires aussi. »
Léa sentit sa gorge se serrer. Les affaires de son père étaient toujours enveloppées d’un mystère opaque, un mélange de transactions légales et d’ombres indéchiffrables. Elle avait depuis longtemps appris à détourner les yeux, à ne pas poser de questions. Mais cette fois, il semblait décidé à l’impliquer.
« Et qu’attendez-vous de moi ? » demanda-t-elle finalement, sa voix plus ferme qu’elle ne l’avait imaginé.
Un sourire mince, dénué de toute chaleur, étira les lèvres de Jacques. Ses yeux la fixaient comme un prédateur examinant une proie.
« Tu as grandi dans cette famille, Léa. Tu as bénéficié de tout ce qu’elle pouvait offrir. Il est temps pour toi de contribuer. »
Elle sentit une colère sourde monter en elle. Cette conversation ressemblait à tant d’autres où il lui rappelait son rôle dans l’univers familial. Mais cette fois, il y avait une dureté dans son regard, une urgence qu’elle n’avait jamais vue auparavant.
« Épargne-moi vos discours. Soyez direct. »
Jacques se redressa légèrement, ses doigts tambourinant contre l’accoudoir en cuir du fauteuil.
« Tu vas te marier. »
Le silence qui suivit sa déclaration fut si lourd qu’il sembla absorber tout l’air de la pièce. Léa resta figée, incapable de réagir immédiatement.
« Pardon ? » finit-elle par articuler, sa voix à peine un souffle.
« Gabriel Moretti. Tu l’as peut-être croisé à certains de nos événements. C’est un homme influent, avec des ressources considérables. Il est… nécessaire à notre survie. »
Son cœur s’emballa, la panique montant en flèche. Gabriel Moretti. Ce nom évoquait des souvenirs diffus : un visage dur, des yeux gris perçants, une réputation teintée de mystère et de danger. Elle se souvenait d’un regard furtif échangé lors d’un gala, d’une impression de froideur presque palpable.
« Vous ne pouvez pas être sérieux, » dit-elle enfin, se levant brusquement.
Jacques resta impassible, l’observant avec une froideur implacable.
« Je suis toujours sérieux, Léa. Cet arrangement est déjà en place. Tu n’as pas le choix. »
Elle sentit une révolte viscérale grandir en elle.
« Je ne suis pas un pion, père. Vous ne pouvez pas simplement décider de ma vie comme si j’étais une extension de vos affaires. »
Jacques se leva à son tour, fermant la distance entre eux.
« Tu crois avoir le luxe de refuser ? » demanda-t-il, son ton devenant plus tranchant. « Si tu ne fais pas ce que je te demande, notre famille sera ruinée. Camille sera exposée. Tu sais ce que cela signifie dans ce monde. »
À la mention de Camille, Léa sentit un frisson glacial descendre le long de sa colonne vertébrale. Sa petite sœur, si douce, si innocente. Elle était tout ce qu’elle avait de plus précieux.
« Pourquoi Gabriel Moretti ? » demanda-t-elle, luttant pour rester lucide.
Un éclair de satisfaction traversa le regard de Jacques.
« Parce que nous avons besoin de lui, et lui a besoin de toi. Il y trouve son intérêt. »
Léa serra les poings, luttant contre une envie viscérale de crier. Tout en elle rejetait cette idée, mais les mots de son père résonnaient comme une condamnation : Camille sera exposée.
Elle détourna le regard vers le lustre scintillant, cherchant une issue dans cette lumière trop parfaite. Mais il n’y avait nulle part où fuir.
« Et si je refuse ? » murmura-t-elle, sa voix tremblante.
Jacques croisa les bras, adoptant une posture presque paternelle, mais son regard demeurait glacial.
« Alors nous perdons tout. Camille y compris. Tu devras vivre avec cela, Léa. »
Le poids de ses paroles écrasait son esprit. Il avait toujours su quels leviers actionner pour la manipuler.
Elle inspira profondément, luttant pour contenir les larmes qui menaçaient de jaillir.
« Très bien, » finit-elle par dire, sa voix froide et distante. « Je le ferai. »
Jacques hocha la tête, satisfait.
« Tu as pris la bonne décision. »
Il se dirigea vers la porte, mais s’arrêta avant de sortir.
« Une voiture viendra te chercher demain pour rencontrer Gabriel. Prépare-toi. »
Lorsqu’il quitta la pièce, Léa sentit son corps s’effondrer dans le fauteuil. Ses mains tremblaient tandis qu’elle fixait la tasse de thé restée intacte. Elle tendit la main, mais dans un mouvement brusque, renversa la tasse, laissant le liquide ambré s’étaler sur le marbre immaculé.
Elle regarda ce désordre avec une étrange fascination, comme si cette flaque reflétait l’état chaotique de sa vie. Ce salon si parfaitement ordonné, si oppressant, n’était plus qu’une cage dorée. Et elle venait de refermer la porte sur elle-même.